La conversion de notre joie
Apr 14, 2005
Homélie du Cardinal Philippe BARBARIN à la messe télévisée à Gramat, le 4 juillet 2004 au couvent Notre-Dame du Calvaire
1 - « Mon modèle sera Jésus-Christ ; on se plaît à ressembler à celui que l’on aime. » Cette phrase est une des plus belles maximes du Bienheureux Pierre Bonhomme, le « missionnaire du Quercy » qui fonda ici même les Sœurs de Notre-Dame du Calvaire et qui venait souvent en pèlerin trouver force et inspiration au sanctuaire de Rocamadour.
Voulez-vous, frères et sœurs, prendre le Christ pour modèle, afin de lui ressembler davantage ? Est-ce l’objectif premier de votre vie ? Est-ce bien là l’essentiel pour nous les baptisés, qui sommes rassemblés en ce dimanche matin, à Gramat et en tant d’autres lieux, grâce à la Messe télévisée ? Cette détermination intérieure, je la demande avec vous, les catholiques du Lot, pour le nouvel évêque de Cahors que le Saint Père vient de donner comme pasteur à votre Eglise. Il trouvera dans le Père Bonhomme le stimulant d’un frère aîné intrépide qui a prêché inlassablement l’Evangile dans le cher Quercy, où le Seigneur l’envoie maintenant.
La maladie qui priva le Père Bonhomme de sa voix ne fit pas taire son témoignage. Jusqu’au bout, il a voulu que sa vie ressemble au plus près à celle de Jésus. Son ministère s’est déployé sans relâche, malgré beaucoup de contradictions, de moqueries et de calomnies. Il a toujours montré une attention particulière aux enfants, aux pauvres, aux malades, et, parmi eux, tout spécialement aux sourds-muets.
2 - En méditant l’Evangile de ce jour, arrêtons-nous pour contempler et écouter le Christ, puisqu’il est la Lumière du monde et notre Maître. Jésus désigne les soixante-douze disciples et les envoie en mission avec des recommandations précises : « Priez le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson. » On imagine la ferveur du Père Bonhomme en ce domaine, quand on voit comment son intuition spirituelle a été démultipliée par les jeunes femmes généreuses et efficaces qui se sont rassemblées à son appel et qui ont montré leur disponibilité à toutes les misères de l’époque. Elles ne se sont pas arrêtées à ce qu’elles voyaient autour d’elles, mais, à l’écoute du Seigneur, elles ont répondu aux cris de détresse qui vinrent ensuite du Brésil, d’Argentine, du Paraguay, de Côte d’Ivoire, de Guinée ou des Philippines.
Peuple chrétien du Quercy et de France, entends cette invitation toujours actuelle : « La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson… ». Je suis heureux de relancer cet appel, au moment où bien des diocèses accueillent les nouveaux prêtres que Dieu leur donne. Priez, vous les personnes âgées qui avez le temps et le goût de la prière ! Priez, vous les enfants, puisque la pureté de votre cœur touche celui de Dieu. Priez vous, les jeunes et les adultes, priez seuls ou en famille... La soif spirituelle de notre pays est grande, et nous manquons de serviteurs pour l’étancher, pour donner à boire l’eau vive de la Parole et offrir l’accès aux fontaines de la grâce que sont les sacrements.
Les disciples reçoivent des consignes claires : partez comme des pauvres, « n’emportez rien, ni argent, ni sac, ni sandales… ». Le message à transmettre est limpide et ardent ; il tient en deux phrases : la paix pour nos maisons, et le Royaume de Dieu qui s’est fait tout proche… Pour le Christ, on sent qu’il y a urgence : « Ne vous attardez pas… ». Il ne cache pas la difficulté de l’entreprise, les refus à affronter, les paroles rudes qu’il faudra prononcer : « Au jour du jugement, Sodome sera traitée moins sévèrement que cette ville. » Nous nous souvenons d’avoir vu Jésus, dans l’Evangile de dimanche dernier, durcir son visage pour prendre avec courage le chemin de Jérusalem, et monter vers le grand rendez-vous du salut du monde.
3 - Et, sans transition, nous le retrouvons en train d’accueillir les disciples au retour de la mission. Ils sont là tout joyeux, et ils racontent : « Seigneur, même les esprits mauvais nous sont soumis en ton nom. » Ce qui leur avait été demandé ou promis s’est accompli ; ils en sont tout étonnés, émerveillés, et peut-être même un peu encombrés intérieurement. Ai-je tort de penser que leur joie n’est pas très pure ? Je la sens mêlée et comme alourdie d’un brin d’autosatisfaction qui semble agacer Jésus. Car les soixante douze portent sur l’action de Dieu un regard qui manque d’ampleur. Impressionnés par les trois ou quatre démons qu’ils ont réussi à chasser, ils n’ont pas vu ce qui s’est passé en vérité et que le Seigneur leur révèle par cette phrase de feu : « Je voyais Satan tomber du ciel comme l’éclair ». Ils se vantent pour un succès de quatre sous, alors que Jésus se réjouit pour une victoire immense. Son cœur pur lui permet de voir comment Dieu agit par la main de ses envoyés. En vérité, c’est l’œuvre tout entière du Mauvais qui s’effondre quand nous obéissons simplement à ce qui nous est demandé ; et cela, les disciples n’avaient pas été capables de le voir.
Jésus va-t-il réussir à leur faire comprendre ce message ? Nul ne le sait, mais nous goûtons ces instants où le Seigneur essaie de faire découvrir aux disciples ce qui se passe vraiment. Il parle comme un « pédagogue de la joie » : Ne vous réjouissez pas de ceci ou de cela, des petits résultats que vous êtes tentés de mettre à votre actif, « Réjouissez-vous parce que vos noms sont inscrits dans les cieux ». Comme il est heureux que cette phrase du Seigneur soit devenue l’une des plus connues de l’Evangile, grâce à un cantique de nos communautés !
Ainsi apprenons-nous qu’il ne suffit pas d’être heureux pour plaire à Dieu. Le Seigneur travaille aussi à la conversion de notre joie. Il voudrait nous voir vivre une joie qui ressemble à la sienne. Son cœur déborde d’une allégresse que l’Evangile nous raconte aussitôt après et qui fera la stupéfaction de ceux qui l’entourent. « A ce moment, Jésus exulta de joie sous l’action de l’Esprit Saint, et il dit : ‘Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange’.. » C’est un aspect de la vie spirituelle sur lequel l’Eglise attire notre attention aujourd’hui, puisqu’elle a choisi comme première lecture un extrait de la page éclatante qui termine le livre d’Isaïe : « Réjouissez-vous avec Jérusalem, exultez à cause d’elle, vous tous qui l’aimez ! (…) Votre cœur se réjouira ; vos membres comme l’herbe nouvelle, seront rajeunis. »
Quel est donc le secret de cette joie ? Nous qui avons envie d’imiter Jésus en tous points, nous désirons le découvrir, afin de Le suivre aussi dans sa joie. Lorsqu’il se réjouit, Jésus ne se met pas, comme les disciples, à raconter ses exploits ; il ne dit pas un mot de lui, mais il proclame ce qu’il voit : les merveilles que Dieu le Père accomplit dans le cœur de ses enfants. Le secret de la joie du Christ, c’est d’être fasciné par cet amour de Dieu qui déferle sur le monde.
4- Marie, la toute Sainte, nous donne aussi un exemple de joie très pure, celle que nous chantons chaque soir dans le Magnificat. Son cœur déborde d’allégresse, non pas parce qu’elle a été choisie pour une destinée exceptionnelle, mais parce qu’elle a compris la grandeur de Dieu. Elle a vu et elle proclame les merveilles qu’il accomplit au milieu de nous : « Il s’est penché,… il disperse les superbes,…il relève Israël son serviteur ». Voilà la joie de l’Eglise !
Certains se souviennent, comme moi, des mots du Cardinal Panafieu, donnant l’homélie de la Messe télévisée devant la grotte de Lourdes, en novembre dernier. Nous voici « ruisselants d’espérance », disait-il. Aujourd’hui, frères et sœurs, je vous invite à contempler le Christ dans sa joie, et à devenir vous aussi, ruisselants de joie.
Les saints, qui vivent immergés dans le Christ sont, au fil des siècles et aujourd’hui encore, des sources et des exemples de joie dans la vie de l’Eglise. J’imagine la joie qui émanait de Pierre Bonhomme et qui poussa des jeunes à se rassembler à son appel pour devenir les premières sœurs de Notre-Dame du Calvaire. Ce n’est pas une joie à bon marché, c’est une joie qui coûte et exige le don total de sa personne. Mais elle porte tant de fruits ! Quelques instants avant la Messe, le Jour du Seigneur présentait la vie de Suzanne Aubert, cette lyonnaise qui fut comme une « Mère Térésa de Nouvelle Zélande », il y a un siècle. Béni soit Dieu pour l’exemple de ces aînés qui donnent envie d’être à notre tour des « semeurs de joie ».
Plusieurs d’entre nous feront, ce soir, le pèlerinage sur le Causse, de Gramat à Rocamadour, comme au temps du P. Bonhomme. A son exemple, nous prierons la bonne Mère avec une confiance totale : « Sainte Vierge, mon appui, vos moindres inspirations seront pour moi des ordres. Faites seulement que je les connaisse, et me voilà prêt à exécuter toutes vos volontés. »
Pèlerins de ce jour, contemplez Jésus dans l’Evangile et découvrez la joie de son cœur de Fils. Alors, vous avancerez en toute liberté, et vous ruissellerez de joie.