L’influence à long terme des poisons inoculés
Oct 04, 2004
"Deutsche Tagespost", du 4 octobre 2003. Le bilan du pontificat par le cardinal Ratzinger.
D. T. : Un autre souci des catholiques fidèles s’exprime par un malaise latent envers les responsables dans l’Eglise : certains évêques resteraient trop longtemps à ne rien faire contre des abus, des fautes disciplinaires ou même la propagation d’opinions théologiques dangereuses. Le « cas Hasenhüttl » a montré clairement qu’un prêtre et théologien pouvait œuvrer des années durant malgré des théories plus que douteuses. A-t-on été trop longtemps trop large dans les étages supérieurs de l’Eglise en Allemagne ?
Cardinal Ratzinger : Vous n’attendrez pas de moi que je vous livre mon jugement sur les évêques allemands d’hier ou d’aujourd’hui, bien sûr. Pendant cinq ans, j’ai été des leurs. Je laisserai donc à des temps futurs le soin de porter un jugement plus calme et plus objectif. Peut-être vaut-il mieux nous porter sur une réflexion plus générale : qu’est-ce qui va mal, qu’est-ce qui fait défaut ? Je crois que cela a été un des grands soucis des évêques – et je parle de ma propre expérience – de préserver la cohésion des fidèles dans ces temps troublés et donc, de ne pas provoquer des inquiétudes capables de diviser les fidèles et de détruire la paix dans l’Eglise. Il fallait donc toujours s’en tenir à des questions de proportions : cet abus, ce comportement coupable, cet enseignement hétérodoxe sont-ils à ce point graves que je doive assumer les railleries publiques ainsi que les incertitudes qui s’ensuivent ou alors dois-je tenter de résoudre le cas le plus paisiblement possible et même de tolérer ce qui en soi est inacceptable, afin d’éviter de plus grandes blessures ? Le jugement était toujours bien difficile à porter.
Je dirais cependant que notre tendance – je ne m’en exempte pas – allait à mettre au premier rang des valeurs la cohésion de la communauté, à éviter de grands conflits publics et le cortège de blessures qui s’ensuit. En comparaison, nous avons sous-estimé l’influence d’autres facteurs. On a dit rapidement : ce livre ne sera lu que par 2000 de nos gens – qu’est-ce au regard de toute la communauté, la plupart d’entre eux n’en comprendront rien –, et ce n’est qu’avec une attention très élevée que des dégâts pourraient affecter tous les fidèles. Pour cette raison, nous nous sommes tus. Mais ce faisant, nous avons sous-estimé le fait que tout poison toléré laisse des traces, qu’il continue d’agir et qu’il a vraiment mis en danger la crédibilité de l’Eglise ; en effet l’opinion qui a prévalu est que l’on peut dire ceci et cela, tout a sa place dans l’Eglise. La mission de préserver la clarté de la foi dans l’Eglise, comme son premier bien, a été sous-estimée non seulement en Allemagne, mais partout où s’est engagée cette lutte pour savoir quelle était la juste attitude des pasteurs. La question est celle de l’influence à long terme des poisons inoculés. On avait l’impression que la foi n’était somme toute pas si importante et que l’on ne savait pas exactement. Je ne voudrais accuser personne, mais nous devrions, en une sorte d’examen de conscience collectif, nous entendre à nouveau sur la primauté de la foi et devenir conscients de l’influence à long terme de négations de la foi. Nous devons apprendre à voir plus exactement que le simple repos n’est pas le premier devoir du chrétien et que la paix peut être fausse et n’être que paresse, si elle n’a plus de contenu.