Homélie à Le Barroux
May 31, 2005
Homélie de son Éminence le cardinal Jorge Arturo Medina Estevez Envoyé spécial de Sa Sainteté Benoît XVI pour la Sainte Messe de la Dédicace solennelle de l’église abbatiale de N.-D. de l’Annonciation, à la Font de Pertus (Le Barroux), le 12 mai 2005
Cher frère dans l’épiscopat, Monseigneur Jean-Pierre Cattenoz, Archevêque d’Avignon,
Très Révérende Mère Madame Placide, Abbesse du monastère Notre-Dame de l’Annonciation,
Très Révérends Pères Abbés,
Chers frères dans le sacerdoce,
Chers frères diacres,
Chers moines et moniales,
Bien chers frères et sœurs,
C’est avec un sentiment de profonde joie que nous célébrons aujourd’hui la Dédicace de cette église abbatiale. En effet, c’est ici que la communauté, qui suit la règle de saint Benoît et qui célèbre la sainte liturgie selon la forme ancienne du rite romain, se rassemble tous les jours — et plusieurs fois par jour —, afin d’y prendre part au Saint Sacrifice eucharistique et d’y chanter, au nom de toute l’Église les louanges de la Très Sainte Trinité.
Je suis reconnaissant envers mon frère, l’Archevêque d’Avignon, ici présent, de m’avoir accordé la permission de célébrer dans le territoire de son archidiocèse cette solennelle liturgie pontificale.
Puis, de manière inattendue, j’ai reçu de notre Saint Père le Pape Benoît XVI, datée du 3 de ce mois, ma nomination comme son Envoyé spécial pour présider cette Dédicace. Nous éprouvons tous un sentiment de très profonde et de très humble reconnaissance envers le Successeur de Saint Pierre pour cette délicate marque de bienveillance à l’égard du Monastère Notre-Dame de l’Annonciation.
Pour ma part, je suis très honoré d’exercer ici la représentation spéciale du Souverain Pontife, dont le nom, par lui choisi, témoigne de sa vénération envers le Patriarche des moines d’Occident. Cette nomination montre aussi la bonté paternelle du père commun envers les fils de l’Église qui vivent l’appel de tous les chrétiens à la sainteté à travers le chemin tracé par saint Benoît dans sa Règle monastique.
La Dédicace de ce lieu sacré nous remplit de joie parce que le temple catholique, image visible de l’Église, constitue une mémoire et un rappel du noyau de la vie et de la vocation chrétiennes.
Chaque fois que nous entrons dans une église, notre identité chrétienne se renforce, tant dans sa dimension de rapport personnel et intime avec Dieu, que dans sa dimension communautaire, de membres du Corps du Christ qu’est l’Église.
Le temple bâtiment visible n’est donc que l’image du temple du Saint-Esprit qu’est chaque baptisé, et l’image de la Jérusalem céleste, notre destination définitive, construite avec les pierres vivantes que nous sommes, nous, les disciples du Christ.
Voici le lieu saint où chaque jour sera célébré le Saint sacrifice eucharistique, centre et source de toute la vie chrétienne. C’est ici que le Sacrifice sanglant de la Croix se rendra présent de manière sacramentelle par le ministère du prêtre, agissant comme instrument du Christ, le Pontife éternel, pour rendre à Dieu, Un et Trine, l’adoration, la louange, l’action de grâces, la propitiation pour les péchés et l’intercession pour tous les besoins spirituels et temporels des fidèles et de l’humanité tout entière.
Voici l’autel en pierre, symbole du Christ, rocher du salut, dont le sacrifice sur la Croix est rappelé par le crucifix qui surmonte l’autel et vers qui regardent tous, le prêtre, les ministres et les fidèles, en le reconnaissant comme le point absolu et nécessaire de référence de leurs vies. Tout ce que voient nos yeux dans l’autel liturgique nous rappelle le Christ, le véritable prêtre, présent, et intercédant toujours pour nous, autel vivant consacré à la gloire de Dieu le Père, et victime du sacrifice de l’Alliance nouvelle. Son sang est le prix du rachat par lequel nous sommes devenus vraiment libres du pouvoir des ténèbres et des tromperies du prince de ce monde, le père du mensonge.
Voici ce lieu saint, où la Parole de Dieu retentira sans cesse, soit au moment de la célébration du sacrifice eucharistique, soit pendant la psalmodie des Heures de l’Office Divin, soit encore dans les moments intimes où les moniales et les fidèles entendront la voix du Seigneur qui leur parle pour leur communiquer la connaissance des choses d’En Haut et la sagesse véritable qui permet le jugement spirituel porté sur les événements.
Voici le lieu sacré où l’Evêque, les prêtres et les diacres annonceront la Parole inspirée et en donneront aux fidèles l’explication catholique, à la lumière de la Tradition des Pères et selon l’enseignement du magistère authentique des Pasteurs légitimes de l’Église.
Voici le lieu où se déroule la prière publique et liturgique de l’Église, prière d’adoration, de louange, d’action de grâces, d’humble repentance. Prière aussi de demande pleine de confiance en Celui dont l’amour a comme caractéristique d’être miséricordieux, c’est-à-dire un amour penché vers qui est et se reconnaît pauvre et misérable. Lieu, donc, où chacun peut et doit se retrouver, où la communauté éprouve la joie de la prière liturgique, illuminée par une seule et même foi, animée par le même Esprit Saint, et réchauffée par la même charité. Mais aussi lieu de la prière personnelle dans l’atmosphère de silence et de recueillement que saint Benoît souligne comme caractéristique de l’oratoire monastique.
Il est vrai que toute la vie du moine doit être un exercice permanent de prière, mais il est vrai aussi que le moine, comme chaque chrétien, a besoin de moments forts, exclusivement consacrés à la prière. Et il est évident que la prière, où l’on cherche à écouter la voix de Dieu, a besoin de silence, de paix, de recueillement, d’oubli de la pression des occupations quotidiennes, pour éprouver, dans la simplicité du regard intérieur, la présence de Celui qui seul peut remplir notre faim de vrai bonheur.
C’est dans la prière, sous toutes ses formes, que petit à petit, et sous la puissance purificatrice de la grâce du Saint-Esprit, nous arrivons à comprendre que Dieu, Père, et Fils et Saint-Esprit, mérite d’être aimé de toutes nos forces, de tout notre cœur, de tout notre esprit et de tout notre être. Seul cet amour, après avoir trempé notre cœur, nous permet de tout aimer en Dieu, avec un esprit purifié, éloigné de tout égoïsme, et rempli du désir de servir, au lieu d’utiliser les autres comme s’ils étaient nos serviteurs.
Voici un lieu où, au fil du calendrier liturgique, nous sommes amenés à louer la puissance de la grâce divine dans ses chefs-d’œuvre que sont la Bienheureuse Vierge Marie, les anges, les saints et les bienheureux, dont le culte a été approuvé par l’autorité de l’Église. La mémoire et la vénération des saints constitue un élément indispensable de la vie spirituelle catholique.
Le Cœur transpercé de la Mère de Dieu, si intimement associée au mystère de la Rédemption, nous parle de ces clefs de la vie du véritable disciple de Jésus que sont l’adhésion à la volonté divine et la cohérence entre ce que nous connaissons par la foi et ce que nous faisons en toutes les circonstances de notre vie quotidienne. Marie a professé être l’humble servante du Seigneur et a embrassé sa volonté, même sans toujours comprendre le sens profond des événements. Elle nous apprend ainsi que celui qui veut être juste aux yeux du Seigneur ne peut pas y parvenir, sinon par l’exercice continuel de la foi : le juste, en effet, vit de la foi, comme l’enseigne saint Paul.
Et puis saint Benoît, figure sage, aimable et exigeante : sa vie fut, au témoignage de saint Grégoire le Grand, la réalisation vécue de ce qu’il avait écrit dans ce monument de spiritualité catholique qu’est sa Règle monastique.
Cette église a comme titulaire le Cœur sacré et miséricordieux de Jésus, ce Cœur doux et humble ; ce Cœur plein de miséricorde ; ce Cœur blessé par la lance du soldat, après avoir été blessé par les péchés, les oublis, les ingratitudes et les mépris des hommes de toutes les époques ; ce Cœur si peu connu — et même méconnu — des hommes ; ceux-ci ignorent que nulle part ils ne pourront trouver salut et bonheur, sinon en notre unique Sauveur ; ce Coeur capable de communiquer le feu ardent de son amour, afin d’éteindre les égoïsmes qui étouffent les rapports entre les êtres humains ; ce Cœur qui brûlait du désir de gloire de Son Père, laquelle se réalise dans le salut des hommes ; ce Cœur capable de transformer même les pierres en des fils d’Abraham. Ce Cœur a choisi les vierges pour en faire des témoins de son amour, qui prévient notre charité.
Combien de choses nous apprend le Cœur sacré et miséricordieux de Jésus ! Et ce sera ce Cœur, transpercé sur la Croix, qui sera toujours présent chaque fois que l’on célébrera le Saint Sacrifice de la Messe et qui demeurera présent sous les espèces eucharistiques conservées dans le tabernacle.
Je finis avec quelques brèves citations du 1er livre des Rois, où l’on parle de la Dédicace du Temple de Jérusalem par le roi Salomon, un roi qui reconnaissait que rien de valable ne peut se construire dans ce monde en dehors de Dieu et du respect de sa gloire et de sa Loi :
Seigneur,
« Que nuit et jour tes yeux soient ouverts vers cette Maison, vers le lieu dont tu as dit : Là sera mon Nom » (cf. 1 Rois, 8, 29) ;
Seigneur,
« écoute au lieu de ta demeure aux cieux ; écoute et pardonne ! » (cf. 1 Rois, 8, 30)
Seigneur,
« Quand ton peuple […] aura été battu devant l’ennemi pour avoir péché contre toi, s’ils revient vers toi et célèbre ton Nom, […] toi, écoute-le aux cieux, pardonne le péché de ton peuple ! » (cf. 1 Rois, 8, 33-34).
Seigneur,
même qui n’appartient pas à ton peuple et qui viendra d’un pays lointain « prier dans cette Maison, toi, écoute-le aux cieux, […] afin que tous les peuples de la terre connaissent ton nom » (cf. 1 Rois, 8, 41-43).
« Et toutes les créatures qui sont au ciel et sur la terre […] » diront : « “A Celui qui est assis sur le trône et à l’Agneau, la louange, et l’honneur, et la gloire, et la seigneurie, pour les éternités d’éternités” » (Apoc 5, 13).
« “Grandes et merveilleuses tes œuvres, Seigneur Dieu, le Tout-Puissant ! Justes et véridiques tes voies, Roi des nations ! Qui ne te craindrait et ne glorifierait ton nom, Seigneur ? Car toi seul es saint, car toutes les nations arriveront et se prosterneront devant toi, car tes jugements se sont manifestés” » (Apoc 15, 3 s.). Amen.