Jean-Marie Cardinal Lustiger † Jean-Marie Cardinal Lustiger †
Function:
Archbishop Emeritus of Paris, France
Title:
Cardinal Priest of S Luigi dei Francesi
Birthdate:
Sept 17, 1926
Country:
France
Elevated:
Feb 02, 1983
More information:
www.catholic-hierarchy.org
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French La fidélité juive d'un cardinal
Aug 09, 2007
Par Jean Daniel.

(Nouvel Observateur, 09 Août 2007) Pour Jean-Marie Lustiger, le peuple juif était indispensable pour témoigner de l'éternelle présence des sources divines de Jésus

J'avais écrit : « Je refuse le judaïsme à cause de l'Election et le christianisme à cause de la Résurrection. » L'archevêque Jean-Marie Lustiger; qui n'était pas encore cardinal, m'a fait signe. Il avait des réponses aux deux refus. Irais-je le voir à l'archevêché ? Non. Il souhaitait que je le reçusse. Nous étions presque voisins. Il est arrivé un jour où nous l'attentions, Hector de Galard et moi, rue Vaneau. Sa simplicité et son autorité nous en ont tout de suite imposé.
Ce juif dont la mère était morte à Auschwitz, je me demandais quel équilibre spirituel mais aussi social il avait trouvé. Je lui ai dit évidemment avec beaucoup de déférence que je ne comprenais pas comment la conversion pouvait conduire à la conquête d'une position de pouvoir, à savoir l'épiscopat. La cohérence me paraissait plutôt du côté des mystiques comme Bergson, Simone Weil, Edith Stein. Il m'a répondu qu'il n'était pas un converti. Il n'avait jamais connu d'autre religion que le christianisme, qu'il avait adopté à l'âge de 14 ans, et il m'a persuadé que son cheminement n'avait jamais rencontré d'obstacles intérieurs. Il n'avait rien à renier et surtout pas ses parents ni le judaïsme.

Il avait eu l'occasion, après l'attentat de la rue des Rosiers, à Paris, de parcourir le quartier juif du Marais. Il a souri et nous a demandé : «Savez-vous comment ils m'ont reçu ? Les enfants m'ont fait une ovation dans les rues. Et savez-vous pourquoi ? dit-il en riant, manifestement enchanté. Ils m'ont considéré comme un petit juif qui avait réussi.» Comme c'est la continuité entre le judaïsme et le christianisme qui l'habitait, comme il refusait de toutes ses forces cette doctrine de certains Pères de l'Eglise qui voulait que le christianisme fût né de rien d'autre que de lui-même, c'est-à-dire d'un Jésus déjudaïsé, alors il s'est voulu persuasif. S'il devait rester quelque chose de cet entretien, il voulait que ce fût cela, à savoir que rien n'était possible ni pensable si l'on n'admettait pas les sources juives du christianisme. C'est ce que devait me dire un jour le pape lorsqu'il m'a accordé audience. J'ai demandé à Jean-Paul II s'il donnait raison à l'archevêque de Paris d'insister à ce point sur le rôle du judaïsme. Le pape m'a répondu : «C'est tout de même avec cela que tout a commencé.» Remarque prodigieuse qui a été très commentée au Vatican et dans l'épiscopat français. Que le pape eût prononcé cette phrase et qu'elle le concernât était le plus beau cadeau que nous pouvions faire à Jean-Marie Lustiger.

Nous nous sommes revus plusieurs fois. Il avait accepté le projet d'un entretien avec moi, organisé par Max Armanet. Entre-temps, il était devenu cardinal. Je lui ai dit que ce qui m'intéressait le plus pour le début de notre entretien, c'était de savoir si le repas de la Pâque juive correspondait à celui de la Cène. Nous allions publier son texte pendant la semaine sainte puisque c'était aussi celle par laquelle débutait Pessah. Il s'est montré enthousiaste. L'entretien a eu lieu et il a été d'une densité exceptionnelle. Au point que, très vite, je me suis trouvé beaucoup moins soucieux de le réfuter que de le laisser développer sa pensée et affirmer sa foi d'une manière qui était bien plus celle de Bossuet que de Pascal. Il était malheureux qu'un savant israélien qu'il respectait, Yeshayahou Leibowitz, m'ait déclaré que le christianisme était la pire des trahisons du judaïsme. Mais Jean-Marie Lustiger pensait-il, avec Edith Stein (dans sa dernière prière, avant d'être déportée), que les juifs avaient payé le prix de leur refus de reconnaître Jésus et la Révélation ? En aucun cas. Le peuple juif était, selon lui, indispensable pour témoigner de l'éternelle présence des sources divines de Jésus. Le cardinal avait une culture philosophique qu'il exploitait avec une clarté souveraine. Parfois, je pensais à Jacques Maritain, et parfois au grand rabbin Sirat (à ne pas confondre avec d'autres) et avec lequel il entretenait des rapports de connivence.

Plus tard, avec Jacques Julliard, nous avons eu un nouvel entretien avec Jean-Marie Lustiger. En fait, nous avons recueilli des propos que l'on retrouvera page 52. Une pensée m'avait touché. Elle concernait le concept de progrès : «Je me sépare, en effet, non sans mal ni sans regret, de l'idée d'un progrès linéaire cumulatif selon laquelle les hommes pourraient capitaliser les conquêtes de la vertu de la même façon qu'ils accumulent les progrès techniques.» On ne peut réfuter Condorcet de manière plus élégante.
Cela dit, lorsque je relis le premier grand entretien qu'il m'avait accordé en 1979, je me dis que je n'aurais plus l'occasion d'avoir un interlocuteur de cette dimension, de ce charme intellectuel et avec lequel le désaccord demeure si fécond. Un grand personnage.

Jean Daniel
Le Nouvel Observateur
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