Bernard Cardinal Agré Bernard Cardinal Agré
Function:
Archbishop Emeritus of Abidjan, Côte dIvoire
Title:
Cardinal Priest of San Giovanni Crisostomo a Monte Sacro Alto
Birthdate:
Mar 02, 1926
Country:
Ivory Coast
Elevated:
Feb 21, 2001
More information:
www.catholic-hierarchy.org
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French Célébration de la messe de la paix
Jan 16, 2006
Cardinal Bernard Agré (Archevêque d'Abidjan):" La guerre ivoirienne sent le pétrole". Le Patriote, 1 Janvier 2006.

Chers Frères,
Chères Sœurs,

Dans notre famille archidiocésaine, la coutume s’est solidement établie de célébrer, le 31 décembre, la Messe spéciale pour la paix. Les épreuves intolérables subies par notre peuple humilié, fatigué, mais toujours débout, l’Espoir qui pointe, malgré tout, à l’horizon, après les carillons de Noël, sont autant de motifs qui rallument notre foi et relancent notre envie folle de crier, de hurler nos supplications vers Dieu, notre Père : Seigneur, prends pitié, donne-nous la paix !
Depuis l’institution de cette Messe spéciale pour la paix par l’Eglise catholique, les Papes qui se sont succédé, ont tenu à adresser un message fort, centré sur la paix. La somme de ces documents constitue, à n’en pas douter, un trésor d’une impressionnante actualité. Le nouveau pape Benoît XVI, emboîtant le pas à ses glorieux prédécesseurs, vient d’envoyer, comme l’un des premiers gestes significatifs de son pontificat, comme l’on dit, « Urbi et orbi, c’est-à-dire à la ville de Rome et au monde entier, un document de réflexion d’une rare densité, intitulé « In veritate, pax- Dans la vérité, la paix ».

Je vous invite à le parcourir brièvement avec moi, dans ses points d’ancrage. Nous en ferons ensuite l’application à nous-mêmes, ses ouailles et ses contemporains, au plan international et au plan local ivoirien.

1- Le Pape Benoît XVI nous parle

D’emblée, il nous introduit dans le vif du sujet. Il « exprime la conviction que, là où l’homme se laisse éclairer par la splendeur de la vérité et quand il le fait, il entreprend presque naturellement le chemin de la paix. Et cette paix ne peut être réduite à une simple absence de conflits armés, mais… comme le fruit d’un ordre qui a été implanté dans la société humaine par son divin fondateur, un ordre qui « doit être mené à la réalisation par des hommes aspirant sans cesse à une justice plus parfaite».

Après avoir assumé comme fondamentale la célèbre définition de la paix de Saint Augustin, c’est-à-dire « la tranquillité dans l’ordre « tranquilitas ordinis », Benoît XVI ouvre large le boulevard de la paix. Il invite, il insiste : Le salut réside dans « l’adhésion à l’ordre transcendant des choses… et le respect de la grammaire du dialogue, sans oublier la sauvegarde des droits fondamentaux», de l’homme et des peuples (4).

A la splendeur de la vérité, gage de la paix, continue l’analyse du Saint Père, s’oppose d’abord le mensonge, l’ennemi numéro un de la paix « mis en évidence par la Genèse, le premier livre de la Bible, le mensonge prononcé au commencement de l’histoire par le démon, l’être à la langue fourchue, qualifié par l’Evangile de Saint Jean de « Père du mensonge » (Jn 8,44). Et Benoît XVI d’évoquer ici le célèbre passage du Livre de l’Apocalypse qui exclut les menteurs de la Jérusalem céleste. « Dehors tous ceux qui aiment et pratiquent le mensonge » (Ap. 22.15). Après avoir rappelé avec émotion les ravages historiques provoqués par les individus et les nations, les systèmes idéologiques fondés sur le mensonge qui ont coûté tant et tant de destructions matérielles et en vies humaines, Benoît XVI souligne que « la paix est une aspiration profonde et irrépressible, présente dans le cœur de toute personne, au-delà des identités culturelles spécifiques. C’est précisément pourquoi chacun doit se sentir engagé au service d’un bien si précieux, en travaillant pour qu’aucune forme de fausseté ne s’insinue et ne vienne perturber les relations dans l’unique et même famille humaine ».(p. 5-6). Fin de citation.

En d’autres termes, pour les individus comme pour les nations, l’histoire nous révèle des attitudes, des mutations multiples que je résumerai volontiers en deux phases : ténèbres-lumière ; camouflages-aveux ; complots-mensonges-heures de vérité, où l’histoire, souvent têtue, rattrape les méchants et les tricheurs, car, tôt ou tard, les cloches de la vérité tirent de leurs profondes torpeurs, ceux et celles qui dorment du sommeil de leurs sécurités morbides.

2- Ombres et lumières
au plan international

« Les Etats, dit-on, n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts ». En effet, l’enchevêtrement des intérêts, souvent contradictoires des grands, contre

carre le développement intégral des moins nantis. Le club des décideurs proclame crânement avec Malthus : «Au banquet de la mondialisation, le couvert n’est pas mis pour tout le monde ». Cruelles réalités humaines traduites dans les faits par le foisonnement des barrières de toutes sortes, dressées comme à plaisir, le trafic préoccupant des armes de destruction toujours de plus en plus sophistiquées, le pillage organisé, éhonté des richesses des faibles, les complots des puissants pour imposer des conflits et des guerres qui ne sont pas les leurs. Pour justifier ces brigandages, ce terrorisme moderne, pour camoufler et même rendre compréhensibles, voire sympathiques ces actes contre les droits de l’homme et des nations, les magnats de la finance internationale mobilisent à qui mieux mieux, l’armada de leurs puissants moyens de communication moderne. Leurs irrésistibles médias. L’opinion publique, manipulée, matraquée, innocente, applaudit même les bourreaux et crie haro sur le baudet, c’est-à-dire les victimes, les sans-voix. Ainsi, les plus grandes impostures des temps modernes deviennent monnaie courante, geste de génie, des exploits…

De plus en plus, heureusement, la conscience internationale se réveille, arrachant parfois aux bourreaux, des aveux qui ne ressusciteront certes jamais les millions de morts par leurs faits, mais qui ont tout de même l’avantage de donner une lueur d’espoir aux autres individus et peuples opprimés. Par exemple, n’est-ce pas du positif, le pardon adressé au Rwanda après le génocide par certains de ses commanditaires ? Les informations erronées qui ont justifié et accéléré les attaques de l’Irak par les alliés, reconnues par la grande nation américaine, n’est-ce pas édifiant ? D’autres nations injustement attaquées retiennent leur souffle ; elles attendent le courage et l’humilité des commanditaires de leurs malheurs.

Entre tous, victimes, belligérants, commanditaires, une sympathie fondée sur la vérité des faits est possible et désirable. Elle passe par une prise de conscience individuelle et collective des méfaits du mensonge. Cette amitié passe par le renoncement sincère à l’injustice infligée. Elle passe enfin par l’annonce d’un comportement nouveau, plus constructif pour aboutir à un partenariat négocié, respectueux des intérêts égaux. C’est le lieu de rendre un hommage appuyé à la coopération internationale, à l’aide respectueuse de la dignité des petits et des grands, aux efforts sincères et coûteux pour ramener la paix dans les pays en conflits. L’homme, à ce niveau international, intéressé et égoïste, mesquin, arrogant, ambitieux, dictateur, peut devenir positif, généreux, coopérant, amical, admirable, sublime. Il n’y a donc pas lieu de désespérer totalement de l’homme : il est capable de mensonge, mais aussi de vérité, même en Côte d’Ivoire.

3 – Mensonges et vérités
en Côte d’Ivoire

La Conférence Episcopale de Côte d’Ivoire, tant d’Evêques en particulier, tant d’autres religieux n’ont eu de cesse de dénoncer la fâcheuse tendance de fouler aux pieds les règles éthiques du dire et du faire. Régulièrement, les religieux et des leaders sociaux ont attiré l’attention sur les manipulations verbales et l’instrumentalisation des individus, des groupes et de l’opinion publique nationale et internationale. Le culte du Dieu argent, souverain maître des individus, des familles et des associations, a transformé beaucoup d’instances socio-professionnelles, en véritables structures de péché où sévissent les passe-droits, l’ethnocentrisme, les renvois programmés d’ascenseurs aux membres du club fermé. Mensonges que ces vérités tronquées en usage dans les partis, mensonges, ces non-dits, ces rétentions d’informations dues, qui sont une forme subtile de dictature. Mensonges aussi, ces parrainages, ces alliances étranges qui continuent de déstabiliser les consciences et le pays. La crise, les souffrances ont assez duré pour ouvrir les yeux, même des aveugles. Dieu et les Ivoiriens savent qui a fait ou voulait faire quoi. « Ivoirité », « xénophobie », peut-être. Mais cette guerre ivoirienne sent à plein nez le pétrole, le gaz, le diamant, l’or, le cacao, le café, le bois précieux… Aussi, arrêtez, s’il vous plaît, les camouflages. Ouvrez portes et fenêtres, l’heure de vérité a sonné. Dialogue et amour de la patrie mourante sont les conditions de la relance.

Les intervenants étrangers, nos amis sincères, nous aident à leur manière, à leur style. A nous, Ivoiriens, hommes et femmes de la société civile. Responsables politiques, chefs religieux toutes confessions confondues, de laver le linge sale en famille. Nous n’avons plus rien à cacher. La vérité, l’amour, l’aveu et le regret sincère, le respect de la parole donnée, voici les conditions fondamentales d’une « opération vérité-réconciliation » à mettre à la mode ivoirienne. Essayons ; ce qui a réussi ailleurs, peut réussir ici et faire ressusciter ce beau pays convoité comme une belle dame. Tout n’est pas bloqué en Côte d’Ivoire tant qu’il se trouve dans la masse et dans l’élite, cette volonté affichée d’aller à la paix, et des femmes et des hommes, des jeunes, filles et garçons, pour s’adonner à la prière et décidés à s’engager dans des initiatives concrètes de restauration de la confiance après le pardon donné et humblement reçu.

Chers Frères et Sœurs,

je conclus cette réflexion en invoquant avec vous Jésus-Christ, le Prince de la paix :

Revenu à Noël, Seigneur, pour nous libérer de nos pesanteurs, de nos blocages, nous te supplions. Ouvre large nos «cœurs lourds et encombrés, apprends-nous à dépasser nos intérêts immédiats pour choisir courageusement les sacrifices coûteux à consentir chacun, dans le but de hâter l’avènement de la paix. Que nous sachions nous encourager les uns et les autres, reconnaître les moindres efforts des autres. Seigneur, accorde spécialement à tous les chrétiens engagés dans les affaires nationales, la droiture, la fidélité à l’évangile, afin d’être de vrais ouvriers de la paix. Que Marie, celle qui t’a porté dans son sein, soutienne notre prière, notre foi et notre espérance. Que l’année 2006 qui commence soit, grâce à toi, pour le monde et pour la Côte d’Ivoire, une période de recherche assidue de la vérité, de la paix.

Chers frères et sœurs, souriez à la vie. Soyez tous des saints. Bonne et Heureuse Année 2006. Amen !
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