Intégralité du discours du Cardinal Bernard Agré
Dec 31, 2005
Je vous annonce une bonne nouvelle. Aujourd’hui, dans la cité de David, un enfant vous est né, un sauveur vous est donné. C’est le Dieu fort, le Dieu de l’impossible, le Prince de la Paix (Le Patriote No. 1872 du Lundi 26 Décembre 2005).
Frères et Sœurs,
Tel un carillon de fête, cette parole a résonné dans les cœurs des petits et des grands, les contemporains de Jésus. Et son onde de choc a traversé le temps et l’espace pour rejoindre tous les hommes en attente depuis des siècles. Cette parole nous rejoint, nous aussi, les peuples qui «marchent dans les ténèbres et à l’ombre de la mort ».
Ce nouveau-né, couché dans une mangeoire d’animaux, le Messie attendu, le Sauveur du monde, nous apporte deux messages très importants.
Premièrement, il annonce à qui veut l’entendre que Dieu est transcendant, mais qu’il devient, à la longue, immanent.
Deuxièmement, Dieu Sauveur, il vient nous sortir de nos prisons d’hommes et restaurer la paix.
L’Enfant Jésus de la crèche proclame à tous les peuples : «Je suis l’Emmanuel. Vous étiez habitués à vénérer et à proclamer le Dieu Tout-Puissant, transcendant, unique, qui n’est pas engendré et qui n’engendre pas. Vous aviez raison, mais apprenez de moi que Dieu est Dieu, qu’il est le Dieu de l’impossible. Personne, si pieux soit-il, n’a le droit de limiter sa puissance. Et c’est lui qui me dit, en cette nuit historique exceptionnelle : «Tu es mon fils, aujourd’hui, je t’ai engendré». Je t’engendre, mais tu restes en tout mon égal, car toi et moi, nous sommes un, nous partageons la même nature, la même divinité».
Au-delà des festivités humaines faites de bruits et de lumières, éclate cette double réalité prodigieuse : Dieu transcendant, c’est-à-dire immatériel, au-dessus de toute réalité limitée, Dieu immanent, c’est-à-dire acceptant volontairement de devenir l’Emmanuel, vrai fils de Dieu, vrai fils de l’Homme. N’est-ce que proclame notre credo chrétien, récité souvent sans grande attention aux significations profondes ? «Je crois en Dieu, le Père Tout-Puissant, Créateur du ciel et de la terre. Je crois en Jésus-Christ, son Fils unique, né de la Vierge Marie».
Dans les profondeurs abyssales de la Transcendance de Dieu, se rejoignent les foules immenses des croyants monothéistes du monde. Ainsi, donnons-nous la main particulièrement à nos frères de l’Islam et des religions traditionnelles expurgées des scories culturelles.
Dans les jardins ensoleillés de Jésus-Christ, fils de Dieu, né de la Vierge Marie, nous rejoignons tous ceux et celles qui se reconnaissent porteurs du prestigieux et redoutable nom de chrétien. En toute humilité, comme en toute fierté, nous acclamons Jésus de Nazareth. C’est lui le centre des festivités mondiales de Noël, Noël, la fête des petits et des grands, Noël des chefs d’Etat et des simples citoyens, Noël des pauvres, Noël des riches, Noël des croyants, Noël des incrédules… Nous attendons de Jésus de Nazareth, qu’il soit vraiment le Sauveur pour les hommes et les femmes de notre temps, le Sauveur surtout pour les hommes et les femmes habitant la terre ivoirienne qui ont tant besoin de libérateur. «Venez Divin Messie, venez sauver nos âmes infortunées». Ce refrain traditionnel répété durant ces quatre semaines qui ont précédé Noël, le temps de l’Avent, dit l’ardente espérance d’un monde un peu fou, un monde las de porter le poids de ses incohérences. Nous croyons et nous espérons que Jésus vient avec assez d’amour et de puissance, pour libérer les grands et les petits, les décideurs et les laissés pour compte dans les grandes instances de la planète. Il vient soulager les communautés et les particuliers, les peuples et les individus.
Seigneur Jésus de Nazareth, fils de David, tu nous vois assis, comme l’aveugle Bartimée de l’Evangile et nous crions : Prends pitié de nous ! Malgré nos titres, nos références sociales et politiques, nous demeurons des aveugles, des prisonniers qui s’ignorent. Libère-nous de nos esclavages subis ou volontaires. Fais tomber les murs de Berlin qui nous encerclent et nous empêchent de voir loin, au grand air qui gonfle les poumons.
Libère-nous de nos peurs paniques traditionnelles ou modernes. Spécialement aujourd’hui, dans notre civilisation de fer et de feu, libère-nous de nos méfiances réciproques, de nos frustrations subies ou infligées.
Seigneur, dans cette pléthore de divinités taillées sur mesure, libère chacun d’entre nous de ces idoles d’argent, de pouvoir, d’idéologies, de sexe, de prestige. Libère les jeunes et les adultes de la dictature de la violence. Libère-nous tous de la puissance de nos illusions, de nos fantasmes, de nos fausses sécurités.
Seigneur, grâce à la venue, nous avons moins peur de l’avenir. Nous savons que quelque chose se met à frémir à l’horizon et que notre salut national est proche. Quelques que soient leurs références, libère nos décideurs locaux de leur manie mortifère de tout freiner, de tout bloquer, simplement pour le plaisir de tester leur capacité de nuisance et de démontrer ainsi leur puissance, leur poids spécifique sur l’ensemble des rouages nationaux.
Seigneur, libérateur souverain, délivre-nous, hommes et femmes de Côte d’Ivoire dans l’impasse, des doutes nombreux qui nous assaillent, délivre-nous de nos cœurs endurcis comme pierre, libère-nous de la manie de se mettre toujours au-dessus de tous. Libère-nous de cette malheureuse habitude de déclarer les autres indignes d’être des personnes humaines. Délivre-nous, Seigneur, prince de la paix, de la fâcheuse idée de couvrir, de déformer le visage des autres avec des malveillantes étiquettes du genre : «C’est un menteur, c’est un voleur, un loyaliste, un assaillant, un intégriste, un terroriste, etc.»
Seigneur Jésus de Nazareth, envoyé par le Père pour faire la toilette de tes frères, les hommes, délivre-les de leurs vérités arrangées au goût du jour, des mensonges érigés en système d’accession au pouvoir, mensonges, méchancetés diffusés à grands frais dans les grands canaux de la communication moderne. Délivre-nous des fossés creusés pour engloutir les petits et les grands. Délivre-nous, tous et chacun, de ces procès hâtifs, aux verdicts sans appel infligés aux honnêtes gens, toutes pratiques faites pour rendre l’atmosphère lourde, irrespirable, pour fomenter des provocations inutiles, comme si notre peuple blessé, piétiné, avait encore besoin de ces inventions pour précipiter sa descente aux enfers !
Seigneur, fils de David, Jésus de Nazareth, Sauveur pour l’humanité entière, organise avec toutes les âmes de bonne volonté, d’ici et d’ailleurs, l’opération Espoir afin que, à l’occasion de ta naissance et dès le début de l’An 2006, les peuples du monde et le courageux peuple de Côte d’Ivoire, reprennent souffle et vie. Toi seul, Seigneur, peux nous délivrer de la méchanceté des hommes. Tes compatriotes, les habitants de ta nouvelle patrie, la Côte d’Ivoire, ont, depuis des années, tout essayé, ballottés, ridiculisés, frustrés dans tant de capitales. Il est grand temps de sortir tes grands jeux. La pauvreté et la misère amoncelées à nos portes doivent, par ton action vigoureuse, se transformer en dynamique de changement qualitatif en vue du désarmement, de l’unité nationale retrouvée et du redémarrage économique qui tirerait tous tes compatriotes de ce trou béant qui donne le vertige à l’observateur attentif.
Parce que nous croyons en toi, Jésus de Nazareth, prince de la paix, fais mentir tous les prophètes de malheur qui prédisent le pire. Nous croyons en toi, nous avons foi en ta bonté, en ta fraternelle solidarité agissante. Aussi, sereins, affirmons-nous : « La paix en Côte d’Ivoire, c’est pour demain ». Nous avons assez souffert, assez expié. Dieu de miséricorde, pitié. Nous sommes passés par les grandes eaux, au Nord, au Centre, à l’Ouest, à l’Est, au Sud, tu nous as lavés, rincés, purifiés. Et maintenant, aucune raison, aucune puissance négative ne doit arrêter notre marche vers la réconciliation et la paix. Voici le temps favorable, le temps messianique pour les prophètes et pour toi. L’agneau doit pouvoir fraterniser avec la panthère, le bœuf, marcher sans danger avec le lion et l’enfant, jouer sans rien craindre sur le nid du serpent cobra.
Jésus de Nazareth, tu es le roi de gloire, déploie ta puissance, viens, dompte les flots en furie, élève la voix et il se fera un grand calme ! Et nous irons, le cœur plein d’allégresse, boire ensemble aux fontaines d’eau vive que tu prépares pour les peuples enfin réconciliés. Envoie sur la terre ivoirienne le souffle puissant de ton Esprit de Pentecôte qui renverse nos tours de Babel et dissipe les poussières de la guerre fratricide. Commande, Seigneur, et, nous en sommes convaincus, la Côte d’Ivoire, ton pays et le nôtre ressuscitera en ton nom, Dieu vivant, toi l’Emmanuel, qui règne aujourd’hui, demain, et aux siècles des siècles. Amen !