Bernard Cardinal Agré Bernard Cardinal Agré
Function:
Archbishop Emeritus of Abidjan, Côte dIvoire
Title:
Cardinal Priest of San Giovanni Crisostomo a Monte Sacro Alto
Birthdate:
Mar 02, 1926
Country:
Ivory Coast
Elevated:
Feb 21, 2001
More information:
www.catholic-hierarchy.org
Send a text about this cardinal »
View all articles about this cardinal »
French “Une minorité agitée protège ses intérêts immédiats”
Oct 15, 2005
Témoin comme le plus petit fidèle des Ivoiriens des atrocités qu’ont provoqué les trois années de crise militaire et politique, Bernard Cardinal Agré a encore des mots d’exhortation, de pardon des offenses. Son homélie qu’il a dite à l’occasion de la commémoration du 19 septembre 2005, condamne pour une rare fois, la « minorité agitée » qui roule carrosse, quand la majorité du peuple broie du noir.

Excellence Monsieur le Nonce Apostolique,
Chers frères, chères sœurs,

« Une voix s’est fait entendre à Rama, Pleurs et longue plainte.
C’est Rachel qui pleure ses enfants. Elle ne veut pas être consolée, Car ils ne sont plus » (Mt 2,18)

1- Rachel, au cœur de la tumultueuse histoire du peuple d’Israël, voit mourir ses fils et ses filles par milliers ; elle exhale sa douleur, son angoisse, elle crie vers Yaweh son Dieu, elle crie vers les hommes ; « Oh, vous qui passez par le chemin, voyez s’il y a une douleur pareille à ma douleur ! » (Lam.1,12) Rachel, une femme en pleurs, inconsolable à cause des lourdes pertes subies par son peuple.

Elle évalue les dégâts incommensurables, en vies humaines et en matériels de toutes sortes.

Cependant, fondée qu’elle est sur la parole de Dieu, du Dieu vivant d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, elle espère.

Rachel, aujourd’hui, nous l’avons reconnue, c’est la Côte d’Ivoire, une autre maman accablée, secouée, défigurée, plus spécialement depuis cette fameuse nuit du 19 septembre 2002 dont nous célébrons aujourd’hui le troisième anniversaire.

Ô nuit de fer et de feu où tout a basculé dans le déluge et l’hécatombe à répétition.

Ce 19 septembre où l’ombre de la mort, comme une dalle de béton, une longue coulée de larve de plomb, à géométrie variable, s’est étalée sur la Côte d’Ivoire, notre pays bien aimé.

Comme Rachel de la Bible, elle se lamente et prie.

Avec nous, ce soir, elle se souvient de ses filles et de ses fils tombés à Abidjan, à Bouaké, à Korhogo, à Man, à Duékoué, à Daloa, à Vavoua, à Bouna etc.

Que leurs âmes reposent en paix.

Sincères et fraternelles condoléances à leurs parents et à leurs amis.

Chers frères et sœurs, cette commémoration du 19 septembre 2002 que nous avons voulu célébrer aujourd’hui, en son troisième anniversaire, n’est nullement pour nous, l’occasion de rouvrir les plaies, les blessures.

Son objectif, c’est de nous faire prendre la mesure de la souffrance endurée, afin de mieux cerner ce que Dieu attend de nous, de chacun d’entre nous.

Tous, nous avons vécu personnellement ou de manière indirecte les épreuves que cette guerre a engendrées.

Tous, nous avons en nous un désir profond de justice et de paix.

Certains d’entre nous nourrissent en eux un ardent désir de vengeance.

D’autres ont même juré, au nom de Dieu, de ne jamais laisser tomber.

Comme Rachel, la Côte d’Ivoire nous dit : « J’ai mal, j’ai mal à mes enfants du sud, du nord, du centre, de l’est, de l’ouest, réduits en bouillie, chair à canon, mes enfants percés de part en part, égorgés, éventrés, jetés dans la broussaille, dans la forêt, enterrés pêle-mêle dans des fosses communes… J’ai mal à ces adultes fauchés dans la force de l’âge, comme des athlètes en plein élan.

J’ai mal à ces gosses qui savaient à peine distinguer leur main droite de leur main gauche brutalisés, torturés, jetés comme un tas d’ordures par milliers.

J’ai mal à mes filles violées.

J’ai mal à mes petits enrôlés de force pour combattre, enfants-soldats, arrachés à l’affection de leurs parents.

J’ai mal à mes chers enfants, hommes et femmes de toutes religions, de toutes convictions et de tous les partis politiques.

J’ai mal à cette multitude d’orphelins, de veuves et de veufs en quête de consolateurs, de tuteurs.

J’ai mal à mon patrimoine génétique abîmé, à mes emblèmes dévastés, à mes repères méprisés, bafoués… » Chers frères, chères sœurs, d’où viennent cette folie collective et cette violence inédite, qui se sont emparées des Ivoiriens, ces écarts de langage, ces blocages têtue ? Où se terre notre dialogue renommé ? Qui nous délivrera de cette culture de la violence gratuite, cette culture de la mort ? Sans le Seigneur qui nous a couverts de sa protection, notre sort, tout au long de ces années d’épreuve, vous vous en doutez, aurait été pire.

Nous avons, par notre propre faute, coupé notre pays en deux et nous refusons, depuis trois ans, de recoudre ce beau pagne déchiré, par égoïsme, par orgueil, donnant ainsi l’opportunité à une minorité de s’enrichir.

La grande majorité des enfants de ce pays aspire au pardon, à la paix.

Une minorité agitée protège ses intérêts immédiats juteux, mangeant, comme l’on dit, des deux mains alors qu’autour d’eux, la pauvreté et la misère gagne du terrain.

C’est déplorable.

C’est dégoûtant.

Nous avons promené nos incohérences, notre manque notoire de réalisme et de solidarité sur la scène internationale.

Des amis sincères nous ont parlé et nous parlent encore.

Mais nous n’écoutons pas.

Sachons-le, l’homme intelligent n’est pas nécessairement celui qui fonce toujours devant, c’est celui qui sait parfois reculer pour le bien commun.

Arrêtons nos rodomontades, arrêtons nos danses de caméléon car, si le cynisme et le ridicule tuaient, ici, les cimetières seraient pleins.

Avec le psalmiste, pleurons notre misère : « Pitié pour moi mon Dieu dans ton amour Selon ta grande miséricorde efface mon péché, Lave-moi tout entier de ma faute Purifie-moi de mon offense Oui, je connais mon péché Ma faute est toujours devant moi … tu veux au fond de moi la vérité Dans le secret, tu m’apprends la sagesse… » (Ps 50) 2- Comment reconstruire une Côte d’Ivoire nouvelle ? La reconstruction de notre pays, que nous appelons de tous nos vœux, ne peut se faire qu’avec des cœurs pacifiés.

Chers frères, chères soeurs, laissez jaillir en vous l’esprit, laissez remonter en vous les sentiments positifs et nobles.

Faites une place de choix à la bienveillance, à la tolérance, à la modestie, à l’humilité, à la sérénité.

Laissez tomber votre colère.

Désarmez vos cœurs, alors, vous serez assez fors, assez magnanimes pour désarmer vous-mêmes vos mains.

Toi, mon frère, toi ma sœur, tu as souffert énormément dans ton corps et dans ton âme.

Tu as perdu des êtres chers, tu as perdu des biens, tu as été blessé dans ta chair, tu as été violé, tu as été chassé de ta maison, cette maison construite patiemment, avec amour.

Tu n’as plus rien.

Crie ta douleur, pleure, tu en as le droit.

Mais pour la paix, mon frère, ma sœur, donne ton pardon et reçois le pardon de l’autre.

Car, pardonner, c’est avoir part au don de Dieu.

En Côte d’Ivoire, nous sommes tous croyants, quelle que soit notre confession religieuse.

Et toutes les religions prêchent la vérité, l’amour, le pardon et la réconciliation.

Beaucoup de nations ont connu des épreuves semblables aux nôtres : le Japon, le Viêt-Nam, l’Allemagne, l’Italie, pour ne citer que celles-là.

La France, elle-même, a été coupée en deux, de 1939 à 1945.

Des Ivoiriens, nombreux, ont participé à sa libération.
Il faut donc espérer, il faut sortir de la mentalité de catastrophe définitive.

Ce qui a permis à ces pays de sortir de la tourmente, c’est la prise de conscience de l’intérêt supérieur de la nation.

Chers frères, chères sœurs, aimons suffisamment notre pays pour le placer au-dessus de tout autre intérêt, au-dessus des intérêts égoïstes et partisans.

Une seule priorité doit nous animer : le développement harmonieux de la Côte d’Ivoire.

Les injustices sociales graves, les complots, la guerre, plus jamais cela ! Tournons courageusement la page.

Dissipons la tristesse, les angoisses, les stress.

Séchons nos larmes.

Donnons à la Côte d’Ivoire, notre mère, par notre sincérité, notre sérieux, la ferveur de notre prière redoublée, des raisons de croire et d’espérer.

La clef de ce succès collectif, c’est l’amour devenu comme un nouveau réflexe quotidien.

Amour fort, amour inventif, amour têtu qui dépasse tous les obstacles.

Pour gagner ce pari libérateur des bonnes énergies, je vous propose de vous familiariser avec le texte de la première lettre de Saint Paul aux corinthiens, au chapitre 13, les verset 4 à 7, un texte puissant, violent, révolutionnaire mais, générateur de paix intérieure profonde, gage de paix avec tous les autres.

Répétons ce texte en remplaçant le mot « amour » ou « charité », chacun par son propre nom.

Essayons ! Cela donnerait : Paul, Jeanne… prend patience ; …………… rend service ; ………… ne jalouse pas ; ……… ne plastronne pas ; ……………… ne s’enfle pas d’orgueil ; ……… ne fait rien de laid ; ………………ne cherche pas son intérêt ; …………… ne s’irrite pas ; ……………… n’entretient pas de rancune ; ……………… ne se réjouit pas de l’injustice ; ……………… trouve sa joie dans la vérité ; ……………… excuse tout ; ……………… croit tout ; ……………… espère tout ; Paul, Jeanne endure tout.

Vivons cela et la Côte d’Ivoire ressuscitera.

Amen.
URL: http://www.cardinalrating.com/cardinal_2__article_2221.htm
Copyright © by www.cardinalrating.com