Mgr Ricard introduit la messe des funérailles de Mgr MAZIERS
Aug 21, 2008
Bordeaux, le 21 août 2008 - E.S.M. - Apprenant avec tristesse le rappel à Dieu de Monseigneur Marius Maziers, archevêque émérite de Bordeaux, le Saint-Père Benoît XVI tient à vous exprimer sa profonde sympathie, ainsi qu’aux proches du défunt et à la communauté diocésaine.
"Que jusqu’à mon dernier souffle il me soit donné de faire joyeusement mémoire du Christ"
Chers frères et sœurs dans le Christ,
Nous sommes rassemblés dans cette cathédrale ce matin pour célébrer l’eucharistie et dire un dernier adieu à Mgr Marius MAZIERS, notre ancien archevêque. Combien de fois, dans ce même lieu, n’a-t-il pas rassemblé son peuple au nom du Seigneur, lui partageant le pain de la Parole et de l’Eucharistie, l’envoyant témoigner de l’amour inouï de Dieu pour tous les hommes !
Aujourd’hui, nous l’entourons de notre prière. Nous prions le Seigneur d’accueillir à la table de son Royaume ce bon et fidèle serviteur. Nous évoquons également son souvenir et nous rendons grâce à Dieu pour tout ce que nous avons reçu de lui. Je présente à sa famille et aux religieuses qui l’ont entouré ces dernières années mes sincères et fraternelles condoléances.
Je salue respectueusement les autorités civiles, judiciaires et militaires, et les remercie de leur présence. Je remercie également pour leur participation à cette célébration : le cardinal Jean-Louis Tauran, les évêques et vicaires généraux présents, tous les prêtres, diacres, religieuses et vous tous qui avez voulu manifester votre reconnaissance envers celui qui s’en est allé vers la maison du Père. Beaucoup n’ont pas pu venir. Mais j’ai reçu de leur part de nombreux messages d’amitié et de condoléances.
Nous avons reçu tout particulièrement ce message chaleureux du Saint Père :
« Apprenant avec tristesse le rappel à Dieu de Monseigneur Marius Maziers, archevêque émérite de Bordeaux, le Saint-Père tient à vous exprimer sa profonde sympathie, ainsi qu’aux proches du défunt et à la communauté diocésaine. Avec ferveur, il demande à Dieu d’accueillir dans sa paix et sa lumière ce pasteur qui, aussi bien dans son diocèse d’origine et en particulier dans l’accompagnement des mouvements apostoliques spécialisés que, plus tard, dans la charge épiscopale au service des archidiocèses de Lyon et de Bordeaux, a toujours eu le désir d’appeler à la foi et le souci d’être le serviteur de tous. Le Pape prie le Seigneur de lui donner la récompense promise aux intendants fidèles de ses mystères. En gage de réconfort, Sa Sainteté vous envoie de grand cœur, ainsi qu’à la famille du défunt, aux personnes qui participent à la liturgie des obsèques en la cathédrale de Bordeaux et à l’ensemble des fidèles de votre diocèse, la Bénédiction apostolique. »
Cardinal Tarcisio Bertone
Secrétaire d’État de Sa Sainteté
Trois diocèses ont bénéficié de son ministère pastoral, de ses qualités d’homme de foi et de cœur. Le diocèse de Saint-Flour, où il est né le 1° mars 1915 à Siran. C’est là qu’il avait ses racines familiales, humaines et apostoliques. C’est là qu’il a été ordonné prêtre le 9 octobre 1938 et nous devions fêter cette année son 70° anniversaire d’ordination. Pendant plus de 20 ans il y a exercé son ministère presbytéral et c’était là qu’il a décidé en 1989 de vivre sa retraite. Je salue fraternellement Mgr Bruno Grua, évêque de Saint-Flour, venu accompagné d’une délégation de son diocèse.
La présence parmi nous de Mgr Dominique Lebrun, évêque de Saint-Etienne nous rappelle qu’en décembre 1959, Mgr Maziers était nommé évêque auxiliaire de Lyon, résidant à Saint-Etienne. Il devait préparer pendant près de six ans la naissance du nouveau diocèse de Saint-Etienne qui fut érigé en 1970, 4 ans après son départ pour Bordeaux. C’est pendant son séjour à Saint-Etienne qu’il devait faire l’expérience qui l’aura marqué toute sa vie : la participation au Concile Vatican II. Nommé archevêque coadjuteur du cardinal Richaud, le 24 février 1966, il lui succède deux ans après. Beaucoup sont mieux placés que moi pour parler de son épiscopat de plus de 20 ans à Bordeaux. Tout à l’heure, Mgr Claude Dagens évoquera sa personnalité spirituelle, pastorale et apostolique. Je le remercie, lui qui a été ordonné prêtre et évêque par Mgr Maziers, d’avoir accepté de prononcer l’homélie.
Qu’il me soit permis d’évoquer brièvement les rencontres que j’ai pu avoir, à Mauriac, avec le Père Maziers. J’y ai vécu une expérience inédite et très forte d’une paternité spirituelle partagée. Bien sûr, nos statuts étaient différents : lui était « émérite » et moi en responsabilité. Mais ce qui nous unissait c’était spirituellement et sacramentellement la même paternité vis-à-vis de ce diocèse de Bordeaux. Je découvrais dans ces rencontres et ces lettres qu’il m’envoyait toujours à toutes les grandes fêtes de l’année liturgique, un homme passionnément attaché au Christ, à sa personne, à sa Parole, à la communication de son salut. Il pouvait dire comme saint Paul : « Pour moi vivre, c’est le Christ ! ». Il restait aussi un pasteur attentif à chacun. Il suivait de près l’actualité de la vie du diocèse. Il restait attentif aux personnes, à leur devenir. Il leur écrivait pour une fête, un anniversaire, un moment joyeux ou douloureux de leur vie. Il restait un pasteur simple, attaché profondément au Christ, établi dans la confiance, passionné par l’annonce de l’Évangile. Je me suis senti toujours soutenu par lui et porté par sa prière.
En mai dernier, il répondait, par une lettre manuscrite de six pages, à des séminaristes qui, pour leur devoir d’histoire de la mission et sur les indications du P. Bernard Fixes, professeur au Séminaire, avaient désiré l’interviewer sur sa participation au Concile Vatican II et ses suites dans le diocèse de Bordeaux. Il terminait ainsi sa lettre :
« Je ne peux terminer cette lettre sans vous dire ma joie de savoir votre disponibilité pour le ministère sacerdotal comme prêtres diocésains dans la province de Bordeaux. ; Il y aura, le 1er octobre 2008, 70 ans que j’ai moi-même été ordonné prêtre dans le diocèse de Saint-Flour et je n’ai cessé tout au long de cette vie, à travers joies et fragilités humaines, de découvrir la beauté d’une vie qui au quotidien n’a d’autre finalité que de manifester l’Amour de Jésus-Christ pour les hommes de ce temps. Chaque jour l’Eucharistie est un moment source et sommet où se manifeste la Présence du Christ Ressuscité qui oriente nos routes et leur donne un véritable avenir. Tous les jours je prie pour que des jeunes et des adultes découvrent l’enjeu d’une vie toute entière donnée à Jésus-Christ pour témoigner de Sa présence libératrice. Vous êtes de ceux-là et j’en ai beaucoup de joie. »
Mgr Maziers n’aurait pas aimé qu’on fasse son panégyrique. Il voulait conduire au Christ et cela lui suffisait. Dans son Testament, il écrit : « Ma joie est grande d’avoir été choisi par lui (Dieu) pour porter de plus en plus loin dans l’histoire le nom béni de Jésus. Qu’il soit remercié d’avoir fait de moi le ministre de sa présence au milieu des siens. Être un chemin, qui conduit vers lui et qu’on oublie, ma vie n’a pas d’autre sens. Que jusqu’à mon dernier souffle il me soit donné de faire joyeusement mémoire du Christ » (Testament : codicille du 23 octobre 1994).
C’est dans cette joyeuse mémoire du Christ que nous célèbrerons ce matin pour notre frère cette Eucharistie.
+ Jean-Pierre cardinal RICARD
Archevêque de Bordeaux
Évêque de Bazas
Un pasteur évangélique
« C'était un pasteur évangélique, attentif à ceux qui étaient en difficulté. » Mgr Jean-Pierre Ricard, cardinal-archevêque de Bordeaux, rendait hier soir un premier hommage à l'un de ses prédécesseurs à la tête du diocèse. Mgr Marius Maziers s'est en effet éteint le 14 août, à 93 ans, dans la maison de retraite de Mauriac (Cantal) où il s'était retiré depuis 1989.
Ordonné prêtre en 1938, il devient évêque auxiliaire de Saint-Etienne en 1960. Et arrive à Bordeaux en 1966 en tant qu'évêque co-adjuteur de Mgr Richaud. Il sera nommé archevêque le 5 février 1968.
Le père Jean Rouet, vicaire général du diocèse de Bordeaux qu'il a ordonné en 1972 se souvient d'un « homme très silencieux, très attentif aux personnes, un homme de mission. » Il reconnaît aussi que ses prises de position durant le conflit chez Dassault en 1967, où il a appelé au dialogue, se rapprochant du monde ouvrier, lui ont forgé « une réputation d'évêque rouge ». Réputation qui lui aura sans doute valu de ne jamais revêtir la pourpre.
« Il aura marqué le diocèse ». Marc Agostino professeur d'Histoire à Bordeaux 3 constatait (« Sud Ouest » du 23 février 2006) que pour obtenir le chapeau de cardinal, « Mgr Maziers qui était pourtant un évêque très social et très pastoral a été desservi par une période confuse et difficile ».
Jean Rouet le reconnaît : « Il a dû affronter, après mai 68, les nombreux départs des prêtres, ce qui l'a beaucoup affecté. » Mais le natif d'un petit village du diocèse de Saint Flour n'était pas un homme dévoré d'ambition. « Il ramenait toujours tout à l'essentiel et à la passion de l'Évangile », note Mgr Ricard qui l'avait visité plusieurs fois dans sa retraite des petites Sœurs des malades.
Son lointain successeur souligne d'ailleurs la force du lien que Marius Maziers « avait gardé jusqu'au bout avec le diocèse de Bordeaux. Il conservait des liens avec les prêtres, il m'écrivait régulièrement. C'est un homme qui a marqué le diocèse. »
Lors du décès de Mgr Eyt en juin 2006, Mgr Maziers disait à « Sud Ouest » « son respect et son admiration pour son successeur ». Contrairement à lui, Mgr Maziers sera inhumé mardi 19 août dans la cathédrale Saint-André, après la célébration des obsèques présidée par Jean-Pierre Ricard à 10 heures.
La pratique de l’Eucharistie en Europe
Jul 02, 2008
Le 01 juillet 2008 - E.S.M. - La plupart des diocèses ont vécu intensément l’année de l’Eucharistie instaurée par le pape Jean-Paul (2004-2005). Tout ce travail de réflexion, d’initiatives et de propositions nous a aidés à être particulièrement attentifs aux recommandations du Synode romain sur l’Eucharistie de 2005 et à l’exhortation pontificale post-synodale du pape Benoît XVI, intitulée : « Sacramentum Caritatis », publiée en février 2007.
Intervention du Cardinal Jean Pierre Ricard lors du 49° Congrès eucharistique international – Québec
Du Portugal à la Russie, de Malte aux pays scandinaves, le visage que présente l’Église catholique en Europe est très divers. L’histoire récente des pays européens est contrastée. L’Europe de l’Est et une partie de l’Europe centrale sortent de décennies de pouvoir communiste alors que l’Europe de l’Ouest est marquée par un mouvement profond de sécularisation. La pratique eucharistique n’est pas la même suivant les quartiers d’une ville, suivant les régions, suivant les pays. L’assemblée dominicale n’est pas identique selon que vous êtes dans la banlieue ouvrière d’une grande ville française, dans une paroisse rurale de Pologne ou en plein air en Ukraine, si vous êtes gréco-catholique et que votre église ne vous a pas encore été rendue. Qu’il me soit permis, dans une communication qui se doit d’être brève, de parler surtout de la situation de l’Europe de l’Ouest, et plus particulièrement d’une situation que je connais mieux, celle de la France.
Nos pays en Europe de l’Ouest, et tout particulièrement en France, sont confrontés à un mouvement profond de sécularisation. Ce mouvement, qui distend les liens des membres d’une société vis-à-vis d’une appartenance religieuse, a été renforcé par le développement d’une société de consommation qui promet le bonheur dans l’acquisition et l’accumulation des biens matériels. Cela contribue à une dévaluation des biens spirituels et des activités religieuses. La consommation est une nouvelle religion, ou une pratique de substitution qui a ses temples, son personnel, ses prescriptions et son rythme hebdomadaire.
La consommation exalte l’individu, sa liberté (même si elle la conditionne fortement par ailleurs), ses choix, ses envies, ses besoins, sa recherche d’épanouissement personnel. L’appartenance religieuse ne va plus de soi et la participation à la messe ne s’impose plus. Celle-ci est vue comme facultative, dépendant de la liberté et des goûts de chacun On constate une baisse de la pratique religieuse (5 % en France de pratiquants réguliers) et une participation à l’eucharistie où la subjectivité règne en maître : je vais à la messe quand je veux, quand j’en ai envie, quand j’en ressens le besoin.
Dans leur Lettre aux Catholiques de France de 1996, les évêques français écrivaient : « Ce qu’il suffisait naguère d’entretenir doit être aujourd’hui voulu et soutenu. Toutes sortes de démarches qu’une population majoritairement catholique nous demandait, en se coulant dans les automatismes communément admis, doivent être désormais proposées comme l’objet d’un choix. De sorte que la pastorale dite « ordinaire », souvent vécue comme une pastorale de l’accueil, doit de plus en plus devenir aussi une pastorale de la proposition. » (p.38)
Cela s’est traduit pour l’Eucharistie et tout particulièrement pour l’Eucharistie dominicale par une pastorale de l’invitation. La plupart des diocèses ont vécu intensément l’année de l’Eucharistie instaurée par le pape Jean-Paul (2004-2005). Tout ce travail de réflexion, d’initiatives et de propositions nous a aidés à être particulièrement attentifs aux recommandations du Synode romain sur l’Eucharistie de 2005 et à l’exhortation pontificale post-synodale du pape Benoît XVI, intitulée : « Sacramentum Caritatis », publiée en février 2007. Cela s’est traduit par des initiatives diverses.
1) une catéchèse soulignant la dimension vitale de l’Eucharistie
Devant la mentalité de certains catholiques faisant de la participation à l’Eucharistie une matière à option pour la vie chrétienne, a été développée une catéchèse soulignant la dimension vitale de l’Eucharistie. Celle-ci est vitale pour le chrétien qui y trouve la source de la vie nouvelle qui l’anime et l’expression de son action de grâce. Mais aussi pour le Christ qui a besoin dans l’Eucharistie de rassembler ses disciples pour en faire les membres de son corps, de ce corps ecclésial qu’il se donne dans le monde et à qui il confie son Évangile de salut. Il est bon de s’appuyer sur le témoignage des communautés chrétiennes des premiers siècles qui liaient très étroitement : assemblée dominicale, repas du Seigneur et témoignage rendu au Christ Ressuscité.
Vis-à-vis de familles qui ne venaient jamais à la messe dominicale, des invitations ont été lancées pour une « messe des familles », pour vivre un « dimanche autrement ». Cela a permis à des gens, qui ne l’auraient sans doute pas fait sans cela, de découvrir l’Eucharistie. Mais ne risque-t-on pas de les habituer à un rythme de participation mensuel ou bimestriel ? Comment alors les initier au rythme hebdomadaire de l’assemblée dominicale ? La réflexion pastorale est en recherche dans ce domaine.
2) un effort pour soutenir une participation active de tous
Alors que dans la mise en œuvre de la réforme liturgique on a été surtout sensible à un « faire quelque chose» de chacun des membres de l’assemblée, on est plus attentif aujourd’hui à un « se laisser faire par le Seigneur ». En effet, le but premier de la célébration est de nous faire vivre une rencontre dans la foi avec le Christ Ressuscité qui nous conduit au Père et nous communique l’Esprit. Nous avons à nous laisser accueillir par le Christ, nous laisser instruire par lui, à nous laisser appeler par lui à faire de nos vies, des vies données, des vies livrées. Loin de saisir le Christ pour en faire notre consommation personnelle, nous nous laissons saisir par lui. Car c’est lui qui dans la communion fait de nous les membres de son corps et ses témoins dans le monde. Il est important de s’entraider à entrer dans cette démarche spirituelle de l’Eucharistie et, en particulier, de bien intérioriser la dynamique de la prière eucharistique.
C’est sur cet horizon qu’il faut situer la participation d’un certain nombre d’acteurs de la célébration. Ils ne sont pas des acteurs jouant une pièce de théâtre devant des spectateurs mais des serviteurs qui sont au service de la rencontre de chacun avec le Seigneur. Loin de s’imposer à l’assemblée ou de la prendre en otage, ils doivent l’aider à prier et à se tourner vers un autre. Ils doivent être plus vecteurs qu’écrans. Ils doivent le faire de façon concertante pour s’effacer ensemble devant le Seigneur. Je crois qu’il y a là tout un travail de formation liturgique qui se fait sur le terrain. Dans un groupe qui prépare la liturgie dominicale, lorsqu’on prie ensemble et qu’on partage sur les textes de l’Écriture, cette préparation passe à un autre plan et se vit dans un tout autre esprit.
3) une prise de conscience de l’importance de « l’art de célébrer »
Je pense qu’on sort aujourd’hui de l’opposition ruineuse entre « culte » et « mission ». On pressent qu’une certaine beauté liturgique dans le choix des chants et des musiques, dans l’espace de la célébration, dans la bonne exécution des rites, dans la qualité de présence et de parole du prêtre peut toucher des cœurs et mettre des gens en route. On est plus attentif de nos jours, tout au moins pour de grandes célébrations, à l’importance d’un certain cérémonial. Ce qu’on appelle parfois un peu rapidement perte du sens du sacré me paraît être plutôt un déficit de cérémonial.
La non-prise en compte par certains prêtres ou par certains animateurs liturgiques de l’enjeu d’un fonctionnement rituel (l’importance du rite) a amené à une inflation d’interventions subjectives. On s’est rendu compte qu’on faisait alors porter le poids de la subjectivité du prêtre célébrant ou du groupe d’animation à toute l’assemblée et que cela n’aidait pas à entrer dans le mouvement de la liturgie qui nous fait nous décentrer vers un Autre. Quand on lit La Présentation générale du Missel Romain on voit que la réforme liturgique maintient un juste équilibre entre des temps de parole non programmée et des temps de parole ritualisée. Il y a dans cette Présentation un outil de référence mais aussi de formation liturgique tout à fait intéressant. Je vois actuellement être programmées dans les diocèses des sessions sur « l’art de célébrer », sur « Comment présider ? », sur l’homélie. Il y a là, certainement, toute une dimension de la formation à développer encore plus intensément.
4) Une redécouverte ou une découverte de l’adoration eucharistique
On voit réapparaître aujourd’hui, en Europe comme d’ailleurs dans d’autres continents, l’adoration eucharistique. Cette expression liturgique avait largement disparu dans beaucoup de lieux ecclésiaux au cours des années où se mettait en œuvre la Réforme liturgique. On voulait mettre alors particulièrement en valeur la participation de la célébration de la messe. Certains disaient trop rapidement : « Le Christ a dit : prenez et mangez et non pas prenez et regardez. » Remise en valeur souvent, mais pas exclusivement, par les nouvelles communautés, cette adoration est demandée par un certain nombre de jeunes ou même de moins jeunes. Elle semble permettre un accueil plus intériorisé du Christ eucharistique, plus contemplatif. Certains ont approfondi leur faim eucharistique par l’adoration eucharistique. En programmant des heures d’adoration ou en instituant une adoration perpétuelle, des paroisses ont senti qu’elles étaient portées par un dynamisme spirituel et apostolique nouveau. De façon étonnante, on voit aujourd’hui des jeunes passer d’abord par l’adoration eucharistique pour découvrir la messe. Il y a là un phénomène non programmé, qui a surgi alors qu’on ne l’attendait pas mais qui contribue grandement, au moins pour un certain nombre de personnes, à leur permettre une approche personnelle intériorisée de l’Eucharistie.
Il y aurait bien d’autres choses à souligner mais je me suis contenté de vous partager ce qui m’apparaît comme les expressions les plus visibles, dans nos pays européens, d’une vitalité renouvelée de la vie eucharistique.
+ Cardinal Jean-Pierre RICARD
Archevêque de Bordeaux
L’Eucharistie, défi et grâce pour une société sécularisée
Jul 02, 2008
Rome, le 02 juillet 2008 - E.S.M. - Certains se demandent : la participation de la messe est-elle encore obligatoire ? J’aurais envie de répondre : non, elle est plus qu’obligatoire. Elle est vitale. Elle est vitale pour le Christ, qui veut se révéler aujourd’hui au monde.
Conférence du Cardinal Jean Pierre Ricard donnée en l’église de Saint-Félix, lors du Congrès Eucharistique (Québec)
Chers amis,
Je vais parler de l’Eucharistie à partir de la situation française qui est marquée par un fort et ancien mouvement de sécularisation. Mais ce mouvement ne touche pas que la France et un certain nombre parmi vous peuvent y reconnaître des traits qui marquent également l’évolution de la société dans laquelle ils vivent.
I – Les traits marquants d’une société sécularisée
J’entends par sécularisation ce processus d’évolution d’une société qui amène celle-ci à distendre ses liens avec une religion instituée. On peut parler aussi d’une baisse de l’emprise sociale de cette religion. Ainsi en France, le nombre de personnes se reconnaissant comme catholiques est passé de 85 à 65% des Français.
Ce processus n’a pas d’abord pour cause une lutte menée par des forces anticléricales comme cela l’a pu être au début du vingtième siècle, avec en 1905, la loi de séparation de l’État et des cultes. Ces forces n’ont pas disparu mais leur influence a beaucoup diminué. Le vrai danger aujourd’hui est moins l’athéisme ou l’anticléricalisme militant que l’indifférence. La cause principale de ce processus de sécularisation se trouve dans le développement de la consommation dans nos sociétés occidentales. Une société de consommation est une société marchande qui est gouvernée par la recherche de l’argent et du profit. La quête du bonheur se trouve dans la possibilité d’acquérir de nouveaux produits dont on vous annonce qu’ils combleront votre attente. Il faut travailler plus pour gagner plus. On court toujours car le temps est de l’argent. Même les vacances, le temps libre, le tourisme et les loisirs se sont transformés en produits consommables. On vous vend toujours quelque chose à faire. Cela est vrai pour les enfants, les jeunes, les adultes et les personnes du troisième âge. Une telle société a peu de temps à consacrer au spirituel, à l’intériorité, à la gratuité. La consommation est devenue une vraie religion de masse avec ses rituels, son rendez-vous hebdomadaire, ses basiliques, son personnel et ses prescriptions.
De plus la consommation fait appel au besoin de consommer de chacun. Elle exalte l’individu, sa liberté, son choix, ses envies, ses besoins. Même si une telle société conditionne puissamment chacun à son insu, celui-ci a l’impression de choisir librement. Une telle société parle beaucoup des droits de chacun, rarement de ses devoirs. Un philosophe français a pu titrer un de ses livres : « Le crépuscule du devoir ». N’oublions pas que la crise de société et de culture de 1968 a renforcé cette attention à la subjectivité de l’individu contre l’emprise des grandes institutions (Université, Armée, État, Églises). La réaction spontanée est : je fais ce que je veux, quand je veux, comme je veux. Cela est vrai pour le choix d’avoir un enfant, le choix d’une école ou de la pratique religieuse. D’autant plus qu’une valeur repère dans cette société de l’individu-roi est : être vrai par rapport à soi-même, à son propre ressenti, à ses propres sentiments.
II – Conséquences sur la pratique eucharistique
Cette sécularisation a eu une lente mais redoutable influence sur la pratique eucharistique. Sur 65 % des Français, c’est-à-dire la proportion de ceux qui se disent catholiques, 5 % sont des pratiquants réguliers (1 fois par mois), 10 % des pratiquants irréguliers (moins d’une fois par mois) et 50 % se déclarent non pratiquants. Il y a donc un mouvement fort de baisse de la pratique religieuse. Certains observateurs étrangers sont étonnés de cette masse de non pratiquants. Pour beaucoup de ceux-ci, la messe n’a plus de place dans leur vie. Elle apparaît comme une contrainte faite à une population pour qui le dimanche est une journée où on souffle du stress de la semaine, où on se lève tard et où on ne souhaite pas trop d’obligations. La messe paraît comme facultative, comme un plat avec supplément dans la carte de la vie chrétienne !
De plus, ce qui est de moins en moins pertinent, c’est le langage de l’obligation de la pratique dominicale, bien sûr chez les jeunes mais aussi chez les adultes. La pratique est liée de plus en plus à la subjectivité : « Je vais à la messe quand j’en ai envie, quand j’en sens le besoin » Quand on le peut, on choisit sa paroisse (c’est le phénomène des paroisses d’élection), son assemblée, en fonction de critères subjectifs, de sa sensibilité ecclésiale, de l’estime que l’on a pour tel ou tel prêtre. Certains, d’ailleurs, peuvent changer de paroisse quand le prêtre est nommé dans une autre paroisse ou quand le mode d’animation liturgique se modifie.
Une telle situation est un véritable défi lancé à l’Église. Celle-ci ne peut le relever que par une dynamique d’évangélisation profondément renouvelée.
III – Comment redonner le goût de l’Eucharistie dans une société sécularisée ?
Si les mécanismes d’intégration ecclésiale aujourd’hui ne jouent plus comme autrefois, il faut développer une pastorale de l’invitation et de l’annonce de la foi. C’est ce qu’ont écrit les évêques de France dans leur Lettre aux Catholiques de France, parue en 1996 : « Ce qu’il suffisait naguère d’entretenir doit être aujourd’hui voulu et soutenu. Toutes sortes de démarches qu’une population majoritairement catholique nous demandait, en se coulant dans les automatismes communément admis, doivent être désormais proposées comme l’objet d’un choix. De sorte que la pastorale dite « ordinaire », souvent vécue comme une pastorale de l’accueil, doit de plus en plus devenir aussi une pastorale de la proposition. » (p.38)
Diverses initiatives ont été prises en ce domaine. Beaucoup de diocèses en France ont programmé une « année de l’eucharistie ». Il n’est pas possible de tout ressaisir de ce qui a été impulsé. Mais il est intéressant de voir les accents qui ont été mis dans cette pastorale de la proposition eucharistique.
1) Eucharistie et foi dans le Ressuscité sont profondément liées
Dès l’origine des premières communautés chrétiennes, proclamation du Christ ressuscité, eucharistie et sens du dimanche ont profondément partie liée. Le premier signe de la présence du Ressuscité est l’assemblée qui se réunit en son nom. Comme dit Jésus : « Là où deux ou trois se trouvent réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux. » (Mt. 18, 20) Ce signe de la communauté des disciples qui se réunissent pour prendre ensemble leur repas alors que leur maître est mort et qu’ils auraient dû se disperser pose question. Pourquoi font-ils cela ? Ils disent que le Maître est vivant et que c’est lui qui préside la table et se donne aux siens en nourriture. Le christianisme naissant se caractérise par le fait que ses membres se réunissent le jour du Soleil, prient et rompent le pain ensemble. C’est ainsi qu’en parlera saint Justin au début du 2° siècle : « Le jour du Soleil, nous nous réunissons tous, c’est le premier jour. Le Dimanche, tous les chrétiens de la ville et de la campagne se réunissent au même endroit. »
Le rassemblement dominical est donc perçu comme un signe que le Ressuscité rassemble son Peuple, se constitue un Peuple, se donne un Corps pour aujourd’hui poursuivre son œuvre de salut. C’est d’ailleurs pour avoir été fidèles à ce rassemblement dominical que les premiers chrétiens seront dénoncés aux autorités impériales. En 304, les chrétiens d’Abitène (dans l’actuelle Tunisie) répondront à leurs juges : « Nous avons célébré l’assemblée dominicale parce qu’il n’est pas permis d’en suspendre la célébration. » « Nous ne pouvons pas vivre sans le Dominicum. » NDLR : Relire à ce propos un très beau texte intitulé: Autant Jean-Paul II que Benoît XVI - " l’Heure de la messe." (ici)
Il est important de découvrir que l’Eucharistie est par excellence ce lieu de rencontre avec le Christ ressuscité. Dans la célébration eucharistique, c’est le Christ ressuscité qui nous appelle, convoque son peuple, le rassemble, le nourrit de sa Parole et de son Pain, en fait son propre corps et l’envoie témoigner dans le monde de la Bonne nouvelle du salut qu’il apporte. On comprend que l’Eucharistie soit la source et le sommet de toute vie chrétienne. Si on n’a pas perçu cela, c’est qu’on n’est pas encore entré dans le cœur de la vie chrétienne.
2) Dans l’Eucharistie le Christ se donne un corps porteur de son message de salut
L’Eucharistie nourrit notre vie de foi. Elle est bien le pain de la route. Mais quand nous recevons le corps eucharistique, le Seigneur nous constitue comme les membres de son Corps et passe par nous pour se communiquer au monde.
Il y a quelques instants, je parlais de ces réflexions qui faisaient état d’un besoin ou pas de l’eucharistie. J’aurais envie de dire que s’il y a quelqu’un qui, en premier lieu, a besoin de l’Eucharistie, c’est le Christ lui-même. Le Christ ressuscité a besoin de se donner un corps pour se révéler aujourd’hui au monde et le rassemblement eucharistique est justement ce lieu où le Corps…prend corps ! Cela mérite quelques explications. Quand le Christ ressuscité remonte vers son Père, il ne sera plus présent au monde comme il l’était avec son corps physique, quand il marchait avec ses disciples sur les routes de Galilée et de Judée. Il n’abandonne pourtant pas les siens. Il ne laisse pas le monde à son triste sort. Il va être présent d’une autre façon, par la communauté des disciples, qu’il envoie, à qui il confie sa Parole, qu’il va soutenir du souffle de l’Esprit. C’est tout l’événement de Pentecôte ! Cette communauté sera son nouveau corps dans le monde. C’est ce que Saint Paul rappellera aux Corinthiens quand il leur dira : « Vous êtes le corps du Christ et membres de ce corps, chacun pour sa part » (1 Cor. 13, 27). Cela veut dire que Jésus n’a pas d’autre manière aujourd’hui de se faire connaître aux hommes que de se manifester par l’Église, la communauté qu’il assemble, le corps qu’il se donne. Cela veut dire également que les mains du Christ qui relevaient, bénissaient, guérissaient, ce sont les mains des chrétiens. Les paroles du Christ qui dénonçaient le mal, invitaient à la foi, révélaient la tendresse du Père, ce sont les paroles des chrétiens. Le cœur du Christ, c’est le cœur de chacun d’entre nous. Vous êtes le corps du Christ ! Voilà la grandeur de notre vocation et de notre mission.
Mais me direz-vous : quel lien entre l’Église, corps du Christ et l’Eucharistie. Eh bien, l’eucharistie est le lieu où le Christ lui-même fait de cette assemblée d’hommes et de femmes son propre corps. On a pu dire que si l’Église faisait l’Eucharistie, c’était l’Eucharistie qui faisait l’Église. En effet, au cœur du rassemblement eucharistique, il y a une initiative du Christ. Il vient vers nous. C’est le Ressuscité qui nous appelle à faire partie de son peuple, c’est lui qui nous rassemble, qui nous nourrit de sa Parole, qui nous partage le pain et nous communique sa vie. Mais quand il va nous partager son pain, le Christ va nous appeler. Il nous appelle à être ses disciples, à venir à sa suite, à nous associer à son sacrifice, à la dynamique de l’amour qui va jusqu’au bout, à faire de nos vies, des vies données, des vies livrées. C’est tout le retournement qui est au cœur de la dynamique de la prière eucharistique. Nous pensions mettre la main sur le Christ, le consommer, l’emporter pour nous, comme une vitamine C spirituelle. C’est lui qui met la main sur nous, nous unit à lui et dans cette communion fait de nous les membres de son Corps, qu’il envoie dans le monde. Le corps eucharistique édifie le corps ecclésial du Seigneur. On comprend ainsi que dans une homélie aux nouveaux baptisés, saint Augustin puisse dire : « Veux-tu comprendre ce qu’est le corps du Christ ? Écoute l’Apôtre dire aux fidèles : Vous êtes le corps du Christ et ses membres. Si donc vous êtes le corps du Christ et ses membres, c’est votre propre symbole qui repose sur la table du Seigneur. C’est votre propre symbole que vous recevez. A ce que vous êtes, vous répondez « Amen », et cette réponse marque votre adhésion. Tu entends : « Le corps du Christ », et tu réponds : « Amen ». Sois un membre du corps du Christ, afin que ton « Amen » soit vrai. ». (Sermon 272) Oui, c’est de l’Eucharistie que jaillit notre mission d’être dans le monde, dans les tâches de notre vie quotidienne, les disciples et les témoins du Christ. L’envoi naît de l’Eucharistie : « Allez dans la paix du Christ ! » Et on comprend qu’un texte de l’Église primitive (3ème siècle) recommandait aux chrétiens de ne pas « diminuer l’Église en n’allant pas à l’assemblée, ni priver le Corps du Christ de l’un de ses membres. » (Didascalie des Apôtres). (Ndlr : le texte de la Didaché)
Certains se demandent : la participation de la messe est-elle encore obligatoire ? J’aurais envie de répondre : non, elle est plus qu’obligatoire. Elle est vitale. Elle est vitale pour le Christ, qui veut se révéler aujourd’hui au monde. Elle est vitale pour l’Église qui reçoit de l’Eucharistie le don qui la fait vivre et sa mission. Elle est vitale pour chacun de nous qui avons toujours à nous abreuver à la source de l’amour du Seigneur.
3) L’Eucharistie comme le creuset de la conversion évangélique
On ne peut devenir membre du Christ que si on accepte de vivre comme un disciple du Christ, que si on accepte de suivre le Christ. Le Christ nous appelle à prendre avec lui la route de l’amour qui va jusqu’au bout, du corps partagé, du sang versé, de la vie donnée : « Si quelqu’un veut venir à ma suite, dit Jésus, qu’il renonce à lui-même et prenne sa croix, et qu’il me suive. En effet, qui veut sauver sa vie, la perdra ; mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Évangile, la sauvera. » (Mc 8, 34-35). En nous unissant au sacrifice du Christ, nous sommes invités à vivre cette conversion évangélique, à ne plus vivre pour nous-mêmes mais pour le Christ et pour les autres. Oui, l’Eucharistie est bien ce creuset de la conversion évangélique, cette école du don. C’est elle qui nous appelle à vivre dans notre vie de tous les jours le « culte spirituel » dont parle Saint Paul dans l’épître aux Romains, quand il écrit :
« Je vous exhorte donc, frères, au nom de la miséricorde de Dieu, à vous offrir vous-mêmes en sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu : ce sera là votre culte spirituel. Ne vous conformez pas au monde présent, mais soyez transformés par le renouvellement de votre intelligence, pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bien, ce qui lui est agréable, ce qui est parfait. » (Rm 12, 1-2). Si l’Eucharistie est la communication en nous de l’amour de Dieu, cet amour doit ensuite se traduire en actes et en engagements concrets pour les autres. Le Christ ne nous enferme pas dans un cocon intimiste mais il nous conduit vers les foules et les pauvres qu’il est venu évangéliser. Il y a tout un aspect relationnel et social de la vie eucharistique. (Je pense à ce petit livre du Père Jacques TURCK qui vient de sortir, intitulé : Eucharistie et service de l’homme. En charge de la charité de Dieu)
IV – LES EFFORTS D’UNE PASTORALE LITURGIQUE RENOUVELÉE
Ces grands accents théologiques et spirituels ont été accompagnés par une pastorale liturgique renouvelée concernant l’Eucharistie. Cette pastorale a porté ses efforts sur plusieurs points :
1) favoriser la participation active des fidèles
La Constitution sur la Sainte Liturgie (Sacrosanctum Concilium) du Concile Vatican II avait insisté sur cette participation : « La Mère Église désire beaucoup que tous les fidèles soient amenés à cette participation pleine, consciente et active aux célébrations liturgiques, qui est demandée par la nature de la liturgie elle-même et qui est, en vertu de son baptême, un droit et un devoir pour le peuple chrétien......Cette participation pleine et active de tout le peuple est ce qu’on doit viser de toutes ses forces dans la restauration et la mise en œuvre de la liturgie. » (N°14 mais aussi n° 19, 27, 30-31, 100 et aussi n°48 sur la participation active des fidèles à l’eucharistie.) ; cf. également l’exhortation post synodale Sacramentum Caritatis du pape Benoît XVI, n° 52.
Cette participation a une dimension « intérieure et extérieure » (cf. N°19). Peut-être dans la mise en œuvre de la réforme conciliaire a-t-on mis essentiellement l’accent sur l’extérieur, sur le « comment » de cette participation plutôt que sur son « pourquoi ». C’est ce qui a amené le dernier synode des évêques sur l’eucharistie, en 2005, à revenir sur cette question et à développer davantage cette dimension intérieure de la participation active des fidèles.
En effet, le but de la liturgie n’est pas simplement de nous faire accomplir certains actes ou certains rites pour être en règle avec Dieu. Il est de nous mettre en relation avec Dieu lui-même, avec le Père qui envoie son Fils pour faire alliance avec nous dans la dynamique du Saint Esprit. La liturgie nous fait approcher de celui qui vient à notre rencontre, le Christ Ressuscité, qui rassemble son peuple, se rend présent à lui, lui parle, lui fait signe dans les sacrements. Dans l’Eucharistie, le Christ qui nous invite à communier à lui, nous appelle à nous associer à son propre sacrifice, à faire de nos vies des vies données, décentrées, habitées comme la sienne par un amour qui va jusqu’au bout. Tout dans le déroulement et l’animation liturgique doit aider une assemblée à entendre cet appel intérieur du Christ qui dit à chacun: « Viens, Suis-moi ». Participer intérieurement à la liturgie, c’est se laisser conduire par cette action liturgique qui nous met en route.
Mais cette union au Christ ressuscité va passer par des médiations. Les disciples d’Emmaüs ne pressentent-ils pas la présence du Christ dans l’exploration brûlante des Écritures et ne la reconnaissent-ils pas dans la fraction du pain ? La liturgie va mettre en œuvre des paroles, des gestes et des rites pour nous conduire au Christ. Le Concile Vatican II souligne l’importance pour une pleine participation intérieure à la liturgie d’une pleine participation de tous à l’action liturgique. Il ne saurait y avoir des célébrations où certains seraient acteurs et d’autres spectateurs. En régime chrétien, tout baptisé est acteur dans la célébration liturgique. Il doit pouvoir comprendre ce qui se passe, participer à la prière. C’est de là que découle un certain nombre d’orientations conciliaires : possibilité de célébrer dans la langue du pays, inculturation de la liturgie, entrée plus riche dans l’Écriture, adaptations possibles en fonction de la diversité des personnes qui constituent l’assemblée, participation de l’assemblée par le chant, par les différentes acclamations de la prière eucharistique. La Constitution sur la Liturgie dit : « Pour promouvoir la participation active, on favorisera les acclamations du peuple, les réponses, le chant des psaumes, les antiennes, les cantiques et aussi les actions ou les gestes et les attitudes corporelles. On observera aussi en son temps un silence sacré. » (n°30), « Dans la révision des livres liturgiques, on veillera attentivement à ce que les rubriques prévoient aussi le rôle des fidèles. » (N° 31).
Cette participation active des fidèles trouve également une de ses expressions dans la prise en charge par des membres de l’assemblée des différents services nécessaires à la célébration. Il y aura ainsi dans la célébration eucharistique : la présidence du prêtre, le service du diacre, le ministère des lectures de l’Écriture, l’animation des chants par un animateur, une chorale, des instruments, le service de l’accueil, des offrandes, de la décoration florale. Il est important que tous soient vraiment au service de la prière de l’assemblée, de façon concertante. Non pas écrans mais vecteurs. Cela demande un profond sens de la liturgie et une formation. Il me semble qu’il y a eu depuis ces dernières décennies tout un effort qui a était fait pour aider à cette participation active des fidèles.
2) trouver un bon équilibre entre fonctionnement rituel et liberté d’intervention
La réforme liturgique a donné plus de champ à la liberté des choix dans la liturgie : choix des prières eucharistiques, des messes aux différentes intentions, des lectures. Possibilité de personnaliser un mot d’accueil, différents invitatoires. Plusieurs fois, les livres liturgiques indiquent : l’évêque ou le prêtre pourra s’exprimer en ces termes, ou « en d’autres ». Ces mesures visent toutes à bien tenir compte des conditions pratiques dans lesquelles se vit l’Eucharistie et à s’adapter au peuple précis qui se rassemble pour la célébration. Beaucoup, à cette occasion, ont découvert l’importance de la fidélité à un rituel. Celui-ci, identique pour tous, permet à chacun de s’approcher du mystère célébré, de forger une communion, de se retrouver dans ce fonctionnement symbolique et sacramentel. On est sorti d’une remise en cause du rituel. Car on s’est aperçu que si celui-ci était mis à mal, cela aboutissait à livrer l’assemblée à la subjectivité d’un acteur de cette célébration, ou d’un group de personnes.
3) soigner l’ « ars celebrandi »
cf. Exhortation Sacramentum Caritatis du Saint-Père Benoît XVI, N° 38
Il me semble qu’un accent a été mis depuis quelques années sur la beauté de la liturgie comme soutien de la vie chrétienne et comme facteur d’évangélisation. Un certain nombre de nos contemporains sont revenus, ou tout simplement venus, à une vie de foi, à partir de belles liturgies : Ils ont été émus, touchés par la beauté de l’espace, des chants, de la musique, par la qualité des paroles entendues ou par l’exécution de certains rites. Les modes de célébration de l’Eucharistie peuvent être très divers. Mais on est en train de retrouver, lors de certaines célébrations, un certain cérémonial qui avait quelque peu disparu. Ce qu’on appelle un peu trop rapidement perte du sens du sacré désigne très souvent un déficit de cérémonial.
Je vois aussi des prêtres qui redécouvrent le sens de la présidence de l’Eucharistie et de la célébration. Dans certains diocèses sont programmées des formations à l’homélie. D’autres acteurs dans la célébration de l’Eucharistie se forment eux aussi à l’esprit de la liturgie, au bon exercice de leur propre responsabilité et à la mise en œuvre de celle-ci de manière concertante. L’étude de la Présentation générale du Missel Romain peut être dans ce domaine d’un grand profit.
4) redécouvrir l’adoration eucharistique
Je vois réapparaître aujourd’hui cette expression liturgique qui avait largement disparu dans beaucoup de lieux ecclésiaux au cours des années où se mettait en œuvre la Réforme liturgique. On voulait mettre alors particulièrement en valeur la participation à la célébration de la messe. Certains disaient trop rapidement : « Le Christ a dit : prenez et mangez et non pas prenez et regardez. » Remise en valeur souvent, mais pas exclusivement, par les nouvelles communautés, cette adoration a permis un accueil plus intériorisé du Christ eucharistique, plus contemplatif. Certains ont approfondi leur faim eucharistique par l’adoration eucharistique. Des paroisses ont retrouvé un dynamisme insoupçonné en proposant des heures d’adoration ou en mettant en place l’adoration perpétuelle. De plus, de façon étonnante, on voit aujourd’hui des jeunes qui passent d’abord par l’adoration eucharistique pour découvrir la messe. L’évêque de Lourdes l’a souvent constaté. Il serait intéressant de faire de ce phénomène à première vue étonnant une analyse psychologique, spirituelle et pastorale.
CONCLUSION
La proposition de l’Eucharistie est à la fois un défi pour un monde sécularisé mais aussi une grâce, un salut, pour l’homme sécularisé. Elle prend ce qui est bon dans ses aspirations mais les resituent dans le cadre d’une vision globale de l’homme. Elle lui indique la voie de sa véritable réalisation.
En prenant en compte la liberté de l’individu, sa démarche intérieure, son appropriation personnelle, la proposition de l’Eucharistie peut répondre à une aspiration de bien de nos contemporains. Mais, en s’adressant à l’individu, cette proposition ne l’enferme pas en lui-même. Elle le voit comme une personne qui est en relation et qui ne peut trouver son vrai bonheur qu’en vivant au mieux ses relations :
- relation avec cet Autre qui est Dieu. L’homme ne vit pas seulement que de pain ou d’argent mais de toute Parole qui sort de la bouche de Dieu. Cette relation à Dieu, ce décentrement de soi vis-à-vis de Dieu sont fondateurs.
- relation vis-à-vis des autres. Seule une vie qui vit de cet amour qui vient de Dieu peut apporter le bonheur à l’homme. L’Eucharistie met chaque personne en relation avec d’autres.
Elle respecte l’anonymat si la personne le souhaite mais elle lui propose aussi de vivre une communauté fraternelle qui est d’une autre nature que la famille ou le groupe d’affinité.
De plus l’Eucharistie, loin de fonctionner comme une bulle de protection par rapport à une vie quotidienne ou une vie sociale, y renvoie avec une énergie renouvelée.
L’Eucharistie élargit notre regard, notre cercle de relations. Nous prions pour le pape, pour notre évêque, pour les hommes et les femmes du monde entier. Nous faisons partie d’une famille qui est catholique, universelle. Le sang du Christ versé pour la multitude nous offre un autre visage de la mondialisation, celle de l’amour.
En faisant entrer dans la dynamique de la dépossession et du don de soi, l’Eucharistie fait échapper à la tristesse du jeune homme riche ou au mirage de celui qui pense trouver son bonheur dans la course à l’argent, aux biens, au pouvoir.
L’Eucharistie est prophétique. Elle dénonce les fausses promesses mais elle conduit aussi dans la joie à la Vie, à la vraie vie, celle qui ne déçoit pas. L’Eucharistie est vraiment Bonne Nouvelle pour l’homme de notre temps.
+ Cardinal Jean-Pierre RICARD
Archevêque de Bordeaux
Homélie de la Messe du 40° Anniversaire de la Communauté de Sant'Egidio
May 28, 2008
Paris, le 28 mai 2008 - E.S.M. - Dimanche 25 mai 2008 - Liturgie à Notre Dame de Paris à l'occasion du 40me anniversaire de la Communauté de Sant’Egidio, célébrée par le cardinal Jean-Pierre Ricard, Archevêque de Bordeaux.
Chers frères et sœurs,
Chers amis de la communauté de Sant’Egidio,
Nous sommes aujourd’hui dans un monde où l’émotion, l’émotion fugace, passagère, est reine. Les médias nous informent quasi instantanément des drames qui surviennent aux quatre coins de la planète : accidents, guerres, tremblements de terre comme en Chine, tornades dévastatrices comme en Birmanie. Flashs télévisés, émissions, documentaires braquent leurs projecteurs sur des pans entiers de notre société, en particulier sur des situations de précarité ou de pauvreté, que nous pourrions, sans cela, parfaitement côtoyer sans les voir. Tout cela nous touche, nous émeut mais provoque souvent en nous deux sentiments contradictoires : la compassion ou l’abattement.
Devant les images bouleversantes de certains drames, la compassion immédiate nous rend plus proches, nous invite à faire quelque chose. Nous pourrons alors aller jusqu’à envoyer un chèque, signer une pétition…mais voilà qu’un nouveau drame chasse le précédent. Cela ne veut pas dire que ce dernier n’existe plus. Simplement on n’en parle plus. Déjà l’attention s’est portée ailleurs, la page est tournée.
L’abattement, lui, peut conduire au sentiment d’impuissance, de résignation, devant ce qui apparaît comme une fatalité : à quoi bon s’investir ? N’y aura-t-il pas toujours des catastrophes, des guerres, jusqu’à la fin des temps ? On cite souvent la parole de Jésus en la détournant de son vrai sens : « Des pauvres, vous en aurez toujours parmi vous. » Du coup, on se désengage, on cherche à retirer son épingle du jeu et on se replie sur l’horizon familial ou sur la recherche de son épanouissement personnel. Parfois, le cynisme n’est pas loin : dans cette jungle - se disent certains – ne faut-il pas chercher surtout à être du côté des gagnants, des vainqueurs et des profiteurs ?
Sur cet horizon, la célébration de l’anniversaire de la communauté de Sant’Egidio nous invite à une toute autre attitude. Elle nous rappelle toute l’importance d’un engagement persévérant. Elle vient nous dire qu’un tel engagement est vital pour notre monde, qu’il est possible, et même, qu’il révèle la vraie dignité de l’homme et la pleine responsabilité du chrétien. Depuis sa naissance, le 7février 1968, avec Andrea Riccardi et quelques étudiants, votre communauté de Sant’Egidio s’est engagée auprès des plus défavorisés (personnes âgées, sans-abri, enfants des rues, prisonniers, handicapés, condamnés à mort, malades du sida…) Elle n’a pas baissé les bras devant les conflits fratricides et les divisions qui ont ensanglanté bien des populations, en Afrique, aux Balkans, en Amérique latine. Elle a pris des initiatives de facilitation pour aider à retrouver la paix, la réconciliation, à renouer le fil du dialogue. Je pense à tout ce qui a été fait, en particulier au Mozambique et au Guatemala. Elle s’est mobilisée à travers ses membres pour venir en aide aux populations civiles victimes de la guerre. Depuis plusieurs années, elle s’est investie dans le dialogue interreligieux pour aider à la paix, pour permettre aux divers leaders religieux de se rencontrer afin de délivrer ensemble un message de fraternité. Chers amis de Sant’Egidio, j’ai participé à plusieurs de vos rencontres internationales interreligieuses, vécues dans « l’esprit d’Assise » et j’ai pu apprécier la qualité de votre action : votre approche n’est pas abstraite, idéologique, sélectionnant des causes, mais concrète, attentive aux personnes, privilégiant la présence, l’écoute, la compréhension mutuelle, la connaissance des personnes, le dialogue. Vous nous rappelez que c’est la grandeur de l’homme de se sentir responsable et solidaire des autres dans des engagements concrets, qu’il en va de la responsabilité du chrétien de traduire sa foi en actes. Comme dit Saint Jean : « Si quelqu’un dit : j’aime Dieu, et qu’il haïsse son frère, c’est un menteur. En effet, celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, ne peut aimer Dieu qu’il ne voit pas. » (1 Jn 4, 20)
Fêter un anniversaire (40 ans !), c’est souligner que votre engagement s’est inscrit dans la durée, dans la patience, la persévérance, la victoire sur le découragement et sur la lassitude. Vous avez tenu bon, là où d’autres, depuis longtemps, auraient baissé les bras. Alors, ce soir, dites-nous quel est votre secret ? D’où viennent votre force, votre dynamisme et, à certains jours, votre « espérance contre toute espérance » (cf. Rom. 4, 18). (ndlr : Souvenons-nous des paroles d'accueil adressées au pape Benoît XVI par le Professeur Ricardi, le 16 avril 2008, "là où Sant’Egidio existe dans le monde, il y a toujours un peu de Rome". ici)
Vous nous répondez par votre vie : vous vous êtes réunis en communautés comme les premiers chrétiens dans les Actes des Apôtres, vous priez, vous méditez l’Évangile, vous le communiquez à tous, vous vous nourrissez du pain de l’Eucharistie…En fait, l’eau vive de votre engagement, vous la puisez dans le Christ. C’est lui qui vous donne d’aimer, d’espérer et de vivre l’esprit des Béatitudes : « Heureux les pauvres de cœur car le Royaume des cieux est à eux…Heureux les doux : ils auront la terre en héritage…..Heureux les artisans de paix : ils seront appelés fils de Dieu. » (cf. Mt 5, 3, 12).
Frères et sœurs, s’il y a un lieu où nous est communiqué le dynamisme du Christ, c’est bien l’Eucharistie que nous fêtons aujourd’hui tout particulièrement dans cette fête du Corps et du Sang du Christ. Au cœur de la Prière eucharistique, alors que nous faisons mémoire du sacrifice du Seigneur, de l’offrande totale qu’il fait de lui-même à son Père pour le salut de tous les hommes, voici que c’est Lui, le Christ, qui nous appelle à entrer dans son sacrifice, à offrir, à notre tour, notre vie, à la donner, à la livrer par amour pour tous, à réaliser cette offrande spirituelle dont parle Saint Paul dans l’épître aux Romains : « Je vous exhorte donc, frères, au nom de la miséricorde de Dieu, à vous offrir vous-mêmes en sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu : ce sera là votre culte spirituel. Ne vous conformez pas au monde présent, mais soyez transformés par le renouvellement de votre intelligence, pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bien, ce qui lui est agréable, ce qui est parfait. » (Rm 12, 1-2) En communiant au Christ, c’est Lui qui fait de nous les membres de son Corps pour que nous soyons dans le monde le signe de sa présence, les serviteurs de sa Parole, le visage de sa tendresse et de sa miséricorde. Loin de nous enfermer dans un cocon spirituel, l’Eucharistie nous propulse dans les engagements les plus concrets. Le Dimanche est un tremplin pour notre semaine. La parabole du Jugement dernier en Mt 25 reste le critère de la vérité et de la fécondité de notre vie eucharistique.
Chers amis de Sant’Egidio, continuez à nous le rappeler, par votre foi, vos engagements et le témoignage de toute votre vie. Amen !
Le pape Benoît XVI évoque le 40e anniversaire de la Communauté de Sant'Egidio : le texte
Faut-il que notre société accepte l'euthanasie ?
Apr 15, 2008
Le 15 avril 2008 - E.S.M. - Récemment, à travers le drame humain de Mme Chantal Sébire, a été reposée la question de l’euthanasie. Des personnes expriment leur désir de ne plus souffrir, disent leur souhait de mourir et demandent, pour ceux qui les aideraient à mourir, une dépénalisation de la loi sanctionnant l’euthanasie. Le cardinal Ricard nous apporte une réponse.
Mgr Ricard pose la question dans son éditorial de l'Aquitaine du 18 avril 2008
Il nous faut tout d’abord respecter le drame humain vécu par ces personnes et éviter de les juger. Nous avons à les porter, elles et leur famille, dans la prière.
Mais, les questions soulevées, souvent par ces personnes elles-mêmes, dépassent la singularité des cas particuliers. L’émotion ne doit pas remplacer la réflexion. D’autant plus que ces situations douloureuses, qui sont orchestrées par les médias, sont relayées par des groupes très actifs qui militent depuis quelques années en France pour la dépénalisation de l’euthanasie et le droit de « mourir dans la dignité ».
En 2005, avait été votée à l’unanimité en France une loi appelée « Loi Léonetti ». Elle abordait la question de la mort médicalisée. Elle refusait tout à la fois l’euthanasie et l’acharnement thérapeutique. Faut-il aujourd’hui aller plus loin en confiant à une haute autorité la possibilité d’autoriser des médecins à aider à mourir des personnes dont la situation physique et psychique serait particulièrement dramatique ? C’est bien la question qui est posée aux politiques et plus largement à l’opinion publique. Elle suppose une dépénalisation de ces actes qui sont aujourd’hui condamnés et donc une modification de la loi. Qu’en penser ?
1) Il ne s’agit pas d’une modification anodine. Toute notre législation et toute l’éthique médicale vont dans le sens du respect de la vie. Donner la mort y introduit un bouleversement plus profond qu’il n’apparaît.
2) Est-il possible à une haute autorité de juger vraiment de la gravité plus ou moins grande des situations ? Qu’en est-il des souffrances morales ? Qui peut se prononcer avec autorité en ce domaine ?
3) On parle d’encadrement très strict. N’y aura-t-il pas toujours une demande pour élargir les conditions d’une réponse positive ? Après avoir voté une telle loi, les Belges aujourd’hui demandent un élargissement des conditions initiales qui avaient été mises à ces autorisations d’euthanasie. Je ne crois pas que les garde-fous tiennent longtemps. On le voit bien dans le domaine de la bioéthique.
4) Si on entre dans la voie d’une dépénalisation de l’acte de donner la mort, n’ira-t-on pas, très vite, de situations codifiées et précisées à une généralisation de l’acte. N’oublions pas que la loi sur l’avortement a commencé ainsi. La dépénalisation de l’acte abortif face à des situations dramatiques a abouti à l’étendre à bien d’autres cas et dans la mentalité de beaucoup à parler d’un « droit à l’avortement ».
5) Si l’euthanasie devait se généraliser dans notre société, ne risque-t-on pas de la voir utilisée pour de toutes autres raisons que celles qui sont aujourd’hui évoquées. N’oublions pas le poids des contraintes économiques sur tous les établissements de santé. Ne sera-t-on pas tenté de dire que le coût financier pour maintenir en vie des personnes incurables n’est pas justifié ? Il ne s’agit pas là d’un scénario catastrophe. Bien des exemples pourraient être cités pour montrer qu’une telle mentalité est déjà présente aujourd’hui. Je ne suis pas sûr que notre société y gagne en humanité.
6) A propos de Chantal Sébire, il a été dit qu’elle n’avait le choix, si elle continuait à vivre, qu’entre des douleurs terribles ou un coma qui la priverait de sa conscience. A été occulté ainsi tout le traitement de la douleur qui se fait dans le cadre des soins palliatifs. Or, dans ces services des milliers de personnes malades bénéficient d’un accompagnement de santé et d’écoute qui adoucit leur existence en fin de vie. Des médecins m’ont dit que des malades qui étaient entrés en service de soins palliatifs avec une demande d’euthanasie ne la formulaient plus après quelque temps de présence. « Mourir dans la dignité » n’est pas forcément ce que l’on croit ! Ces soins palliatifs ne sont pas suffisamment développés en France. Ils ont bien sûr un coût économique. Mais n’y a-t-il pas là un enjeu à la hauteur des véritables exigences humanistes de notre société ? Plus que dans une dépénalisation de l’euthanasie, c’est là que se situe un vrai combat pour l’homme aujourd’hui.
+ Jean-Pierre cardinal RICARD
Archevêque de Bordeaux
Homélie du cardinal Ricard pour la messe chrismale en la Cathédrale Saint André
Mar 18, 2008
L’espérance chrétienne - E.S.M. - le pape Benoît XVI, dans sa dernière encyclique Spe Salvi l’a bien souligné - n’est ni une affaire d’optimisme, de psychologie ni la résultante d’une analyse de toutes les raisons humaines d’espérer dans le monde. Non, l’espérance n’est pas une affaire d’experts. Elle est une affaire de foi, une aventure qui est proposée à tous les croyants.
Être témoins de l’espérance chrétiennetext
Chers frères prêtres,
Chers frères diacres,
Chers frères et sœurs dans le Christ,
Espérance éprouvée en Irak
Elle est parfois héroïque. Je pense à ce que vivent aujourd’hui les communautés chrétiennes d’Irak. Elles sont doublement frappées. Tout d’abord, elles sont victimes, comme les autres composantes de la population irakienne, de la quasi-disparition de l’État de droit en Irak, des horreurs d’une guerre civile et de la prise d’otage transformée en méthode mafieuse de gagner rapidement le plus d’argent possible. Mais, dans cette guerre menée par les américains, les chrétiens sont visés plus particulièrement comme chrétiens, car on les pense complices de cet occident honni. Ces Églises, dont certaines vivent dans ce pays depuis les premiers temps du christianisme, se voient rejetées par des islamistes radicaux qui n’envisagent pour elles que la disparition ou l’exil. On peut dire qu’elles vivent aujourd’hui les différentes stations du chemin de croix du Seigneur. Des évêques, des prêtres, des pères de famille ont été exécutés froidement, des familles sont terrorisées. La plupart vivent dans l’angoisse de l’avenir, du lendemain immédiat. Comment vivre, ou tout simplement survivre ? Comment continuer à espérer, à croire, en la paix, en la fraternité, en la réconciliation, au pardon dans un tel contexte ? Et pourtant, cette Église martyrisée témoigne de l’espérance du Christ et nous invite à vivre de l’espérance.
Espérance difficile chez nous en France
Dans nos pays d’Europe, l’espérance n’est guère au rendez-vous. Toutes les idéologies qui promettaient un avenir radieux ont battu de l’aile, que ce soit le marxisme qui promettait le bonheur dans une société sans classe, le scientisme qui croyait que la science finirait par répondre à toutes les questions de l’homme ou même le libéralisme naïf qui pensait que la libéralisation de la loi du marché règlerait par elle-même tous les problèmes économiques, sociaux et humains. Aujourd’hui, l’avenir paraît sombre. Ce ne sont pas les questions qui manquent : quel sera l’avenir de notre planète, celui du marché de travail, celui de l’équilibre entre les générations au moment où notre société va être marquée par un véritable « papyboum » ? Quel sera l’avenir de la famille et du mariage dans nos sociétés occidentales ? Pourquoi cette consommation considérable d’anxiolytiques en France ? Comment vivre dans une société de violence ? Je célébrais hier la messe à la prison, un univers très violent, mais qui est comme une caisse de résonance des violences présentes dans notre société.
Dans un tel contexte, on comprend que beaucoup de nos contemporains cherchent la fuite dans la consommation, pour certains dans celle de l’alcool, de la drogue ou du sexe. D’autres retirent leur épingle du jeu ou bien, plus cyniques, essaient de profiter au mieux de la situation pour leurs intérêts personnels.
Et c’est là qu’il nous faut entendre comme bonne nouvelle l’évangile d’aujourd’hui. Dans un monde d’angoisse, d’enfermement, d’aveuglement et de manque d’espoirs, le Christ vient faire une brèche, ouvrir un chemin de vie, de lumière, de libération et d’amour. Il ouvre à l’espérance.
Être témoins de l’espérance chrétienne
L’espérance chrétienne - le pape Benoît XVI, dans sa dernière encyclique Spe Salvi l’a bien souligné - n’est ni une affaire d’optimisme, de psychologie ni la résultante d’une analyse de toutes les raisons humaines d’espérer dans le monde. Non, l’espérance n’est pas une affaire d’experts. Elle est une affaire de foi, une aventure qui est proposée à tous les croyants. L’espérance est liée à l’amour de Dieu pour l’homme. Le Père n’a pas voulu abandonner les hommes à leur sort. Il a envoyé son Fils pour ouvrir cette brèche dont je parlais plus haut, pour nous communiquer la vie éternelle qui est non seulement la vie dans l’au-delà mais la transformation, grâce à l’action du Saint Esprit, de notre vie ici-bas. Il vient nous montrer que seul trouve la source d’eau vive de cette vie nouvelle, celui qui aime, qui donne sa vie, qui est un artisan de paix, de fraternité, de réconciliation et de pardon. Oui, Dieu par sa présence et par son amour nous ouvre l’avenir, nous fait vivre dans l’espérance. Tous frères et sœurs, vivant dans ce diocèse, nous avons à être les témoins de l’espérance, de cette espérance qui est bonne nouvelle pour l’homme, bonne nouvelle pour tous les hommes. Que nos vies soient habitées par l’espérance. Comme les tournesols montrent d’où vient la lumière du soleil qu’elles montrent où se trouve pour nous la lumière de l’amour.
Les signes d’espérance que Dieu nous donne
Dieu ne nous donne-t-il pas d’ailleurs des signes de cette espérance qui naît dans le cœur des hommes. L’huile que nous allons bénir évoque quelques-unes de ces situations : des catéchumènes adultes qui découvrent une toute autre façon de voir et de vivre leur vie au contact du Christ et de l’Évangile, des confirmands jeunes et adultes qui veulent se remettre en route à la suite du Christ, tous ces malades qui se sentent rejoints par la tendresse du Seigneur dans le sacrement des malades, ces prêtres qui reçoivent l’onction de l’Esprit saint pour vivre au jour le jour tout au long de leur vie leur ministère sacerdotal. Je reverrai toujours certains visages de prêtres très âgés, connus dans ma jeunesse, qui montaient à l’autel en rendant grâce à Dieu « qui réjouissait leur jeunesse » (ad Deum qui laetificat juventutem meam). Dieu était toujours leur joie, leur jeunesse et leur espérance.
Les prêtres serviteurs de l’espérance
Chers frères prêtres qui avez reçu avec l’onction du saint chrême le sacerdoce ministériel, soyez auprès du peuple qui vous est confié des serviteurs et des témoins de l’espérance. Il vaut mille fois mieux allumer une petite lumière que de maudire les ténèbres. Soyez témoins de la fidélité de Dieu à son Alliance, de la présence du Christ comme notre compagnon de route, de l’action de l’Esprit qui nous fait vivre dès aujourd’hui de la vie de Dieu. Nous, qui avons entendu l’appel du Christ à tout quitter pour le suivre, mettons en lui l’ancre de notre espérance (Heb.6, 20). Dans le souci pastoral du peuple de Dieu, ressemblons à Moïse dont l’épître aux Hébreux nous dit : « Comme s’il voyait l’invisible, il tint ferme. » (Heb. 11, 27) Recevons dans notre intimité avec le Seigneur cette grâce et cette force de l’espérance. Dans les mille rencontres de notre vie apostolique, soyons les semeurs infatigables de la petite graine de l’espérance. Ou plus exactement, soyons toujours plus profondément unis au Christ pour que ce soit lui, qui, à travers nous, sème l’espérance, même dans les situations où nous avons l’impression qu’il nous faut, comme Abraham, « espérer contre toute espérance » (Rom 4, 18).
Frères et sœurs, en terminant cette homélie, comment ne pas faire miennes ces paroles de saint Paul aux chrétiens de Rome : « Que le Dieu de l’espérance vous comble de joie et de paix dans la foi, afin que vous débordiez d’espérance par la puissance du Saint Esprit. » (Rom 15, 13) ? Amen !
+ Jean-Pierre cardinal RICARD
Archevêque de Bordeaux
Évêque de Bazas
Le cardinal Ricard fait le bilan de ses deux mandats de président de la CEF
Nov 03, 2007
Dans son discours d'ouverture de l'assemblée plénière des évêques à Lourdes, le cardinal Jean-Pierre Ricard a insisté, samedi 3 novembre, sur la nécessaire prise en compte par l'Eglise catholique des questions de société.
(La Croix, 03/11/2007) Le cardinal Jean-Pierre Ricard, l'archevêque de Bordeaux, a ouvert samedi 3 novembre la 45e assemblée plénière des évêques de France, réunie à Lourdes (Hautes-Pyrénées). Cette assemblée va notamment élire son successeur puisqu'il ne peut pas briguer de troisième mandat. Le nom du nouveau président devrait être connu mardi 6 novembre. Son discours d'ouverture a dès lors été l'occasion de dresser un bilan de ses deux mandats (Pour lire l'intégralité du discours, cliquez ici).
"Les questions touchant notre vie sociale et politique et les événements de la scène internationale n'ont pas été absents de nos préoccupations et de nos échanges. Une réflexion sur ces questions et une prise de parole font partie de notre mission", a-t-il dit, citant la révision de la loi sur les problèmes bioéthiques, la protection de l'environnement, la défense de la famille liée à la baisse de la natalité , et les "déséquilibres" qu'entraîne la mondialisation.
"Lorsque l'équilibre démographique n'est pas assuré par la population autochtone, il l'est nécessairement par la venue d'autres populations ; (...) les problématiques actuelles touchant à la maîtrise de l'immigration risquent dans les années qui viennent d'être profondément bouleversées par la prise en compte de ces données". Ces perspectives démographiques "rendent encore plus décisive" la défense du mariage, de la famille, de la natalité et le "refus moral de l'avortement", a-t-il insisté.
Une parole "écoutée même si elle n'est pas toujours entendue"
Il a ensuite évoqué les relations de l'Eglise avec l'Etat, notamment au regard de la laïcité. "Un régime serein de laïcité est celui où l'Etat entretient avec chacun des cultes des relations de connaissance, de compréhension et de collaboration", a-t-il dit. La parole de l'Eglise catholique "est écoutée, même si elle n'est pas toujours entendue", a ajouté le cardinal.
Il a ensuite présenté les grands dossiers à l'ordre du jour de l'assemblée plénière : le ministère des prêtres et leur formation et "Catholiques et musulmans dans la France d'aujourd'hui".
"La diminution du nombre de prêtres amène à répartir le travail sur ceux qui restent", a-t-il résumé. L'extension du territoire pastoral des prêtres invite à réfléchir à "l'équilibre de vie des prêtres (humain, intellectuel et spirituel)" et à se demander si la vie ecclésiale doit être "centralisée" autour du prêtre", évoquant la part des laïcs dans le fonctionnement de l'Eglise.
A propos des catholiques et musulmans, "il s'agit de prendre en compte, non plus une religion de travailleurs immigrés en transit dans notre pays mais bien l'inscription de l'Islam dans le paysage français" (...) Comme Eglise catholique, nous sommes invités à entrer en dialogue avec des musulmans et leurs organisations et en même temps nous sommes confrontés à tous ceux qui, au sein de notre société française, ont peur de l'Islam, ou tout au moins de certaines de ses formes. (...) Nous sentons qu'il nous faut tenir ensemble dans une attitude qui se veut pleinement fidèle à l'Evangile : accueil, connaissance mutuelle, discernement, respect, dialogue et évangélisation".
Parlant plus globalement des questions pastorales, il a estimé qu'"il ne faut pas attendre qu'on "vienne vers nous", il nous faut à notre tour "aller vers"", invitant à réfléchir à "ce que peuvent être ces démarches nouvelles d'évangélisation".
«L'Eglise de France ne va pas si mal !»
Oct 30, 2007
Au terme de deux mandats à la tête de l'épiscopat français, le cardinal Jean-Pierre Ricard, archevêque de Bordeaux, dresse un portrait optimiste de l'Église.
(30/10/2007) La Croix : L’Église de France vient de connaître des temps forts comme le rassemblement religieux-laïcs, puis Ecclésia 2007 à Lourdes. Elle a vécu aussi des tensions autour d’un motu proprio… Comment la trouvez-vous, au moment de laisser votre charge ?
Cardinal Jean-Pierre Ricard : Pas si mal que ça ! Elle se veut fidèle au Christ, annonçant l’Évangile face à un mouvement de sécularisation déjà ancien mais toujours actif en Occident, qui affaiblit la relation des gens avec la foi et avec l’Église.
En même temps, des chrétiens prennent en charge la vie ecclésiale, des hommes et des femmes redécouvrent le chemin de la foi, bien des fidèles s’investissent dans la formation chrétienne, etc. Ces signes invitent à l’espérance : le Christ est là, présent dans la barque de l’Église même si celle-ci paraît secouée…
Les craintes suscitées par le motu proprio sur la liturgie sont-elles apaisées ?
Il y en a eu beaucoup plus avant sa publication qu’après. On avait peur que des modalités nouvelles pour célébrer selon le Missel tridentin soient l’occasion de remettre en cause la réforme liturgique voulue par Vatican II et tous les papes depuis Paul VI. Ce qui nous a beaucoup aidés, c’est la lettre de Benoît XVI qui accompagne le motu proprio, définissant la liturgie conciliaire comme « la forme ordinaire » du rite romain, l’autre étant une « forme extraordinaire ».
J’ai senti, en échangeant avec le pape lui-même, qu’il considère cette question dans une perspective d’avenir, comptant sur un enrichissement possible entre ces deux formes, et absolument pas comme un retour au passé ! Le pape pense qu’une bonne part des catholiques attachés à la tradition peut entrer dans une dynamique de réconciliation. Je partage cette conviction.
Où en est la mise en œuvre de ce document, et comment avez-vous vécu personnellement cette affaire ?
Nous avons fait le point en septembre entre archevêques. J’ai été frappé par la volonté de chaque diocèse de s’organiser pour répondre positivement aux demandes. Pour le moment, peu de demandes nous sont arrivées. Par contre, dans plusieurs diocèses en France, cette question a éveillé l’intérêt de prêtres et de fidèles pour redécouvrir les grandes intuitions du Concile qui ont mené à la réforme liturgique.
Pour moi, le point le plus douloureux dans ces débats autour de Vatican II, c’est de voir que la démarche spirituelle du Concile n’est parfois pas perçue, voire est rejetée. Il y a là comme un déni envers l’Esprit Saint. Je souffre beaucoup plus de cela que des problèmes de reconnaissance institutionnelle. Par ailleurs, je vous avouerai que, par santé spirituelle, je ne consulte jamais les sites intégristes. Leur violence me ferait douter qu’une réconciliation soit possible…
Vu de Rome, la France reste un enfant terrible : pratique et vocations en baisse, relents de gallicanisme… Comprenez-vous cette impression ?
De telles réactions sont actuellement le fait de fonctionnaires de second rang au Vatican. Dans mes rencontres à Rome, je n’entends plus ce type de discours, qui existait encore il y a une quinzaine d’années. Aujourd’hui, Rome nous dit au contraire : « Votre situation est difficile, mais nous savons tout ce que vous faites pour la vitalité de votre Église, et tous les germes de renouveau qui apparaissent. »
On nous invite à persévérer, beaucoup plus qu’on ne nous juge. C’est vrai que le nombre de prêtres et de séminaristes reste une question ; mais Rome sait que nous n’avons pas pris le parti de l’échec, et nous ne nous faisons plus « remonter les bretelles » comme avant.
Votre mandat à la tête de l’épiscopat a également connu un changement de pontificat…
Nommé en 2002 membre de la Congrégation pour la doctrine de la foi, j’en ai rencontré les membres presque tous les mois, en particulier son préfet, le cardinal Ratzinger. C’est dire que, lorsqu’il est devenu pape, je le connaissais, admirant son intelligence et sa clarté dans les analyses, mais aussi sa gentillesse.
Et j’ai tout de suite pensé que ce pape ne serait pas la caricature que certains en faisaient. C’est d’abord un enseignant, désireux de faire comprendre l’enseignement de Jean-Paul II pour éclairer les situations nouvelles que nous connaissons.
Dans la même période, les relations Église-État ont connu des moments forts : rudes débats de société, centenaire de la loi de 1905, mais aussi contacts avec le sommet de l’État. Quel bilan en tirez-vous ?
J’ai vécu depuis huit ans un changement de climat dans ces relations. Avec le cardinal Billé, nous avons voulu renouer des relations plus régulières avec le président de la République et avec le premier ministre, à un moment où Jacques Chirac et Lionel Jospin convenaient tous deux que cela manquait.
C’était l’époque du livre de René Rémond, Le Christianisme en accusation, et Lionel Jospin était impressionné de voir que les catholiques se sentaient mal à l’aise dans la société. Pour faire face à cette situation, il a proposé de mettre en place une instance de dialogue.
C’est ainsi qu’ont été mises sur pied, avec Matignon, des rencontres régulières (une ou deux fois par an) ou parfois plus informelles. On y traite les dossiers de l’heure, mais on évoque aussi des questions de société comme – à la demande de nos interlocuteurs – la crise des banlieues ou la loi sur la fin de vie.
La parole de l’Église vous semble-t elle attendue par les responsables de la cité ?
Notre discours sur les sujets de société, même s’il gêne parfois (on l’a vu sur l’immigration), est bien reçu quand il s’agit de doctrine sociale. Par contre, ce qui touche à l’embryon, à la famille ou au mariage, au croisement du privé et du social, a plus de mal à être entendu : on nous rétorque que l’opinion va dans l’autre sens ; on nous oppose le poids des sondages… Mais peut-on élaborer sur la base des seuls sondages une politique qui engage l’avenir ?
Êtes-vous satisfait aussi de la manière dont les évêques travaillent ensemble actuellement ?
Ce qui a d’abord marqué sur ce point mes six années de présidence, c’est la mise en place des « provinces ecclésiastiques », qui permettent un travail en groupes restreints de diocèses voisins : c’est un rouage essentiel pour la collaboration entre évêques. Puis, il y a eu la réforme des structures de notre Conférence, avec de nouvelles méthodes de travail. Le climat de nos assemblées me semble bon, à la fois fraternel et efficace !
En même temps, il y a toujours des évêques désireux de faire entendre leur voix, parfois hors assemblée, voire en dissonance par rapport à elle. C’est dans l’ordre des choses, et sans doute légitime, tant qu’on ne touche pas aux dogmes… Mais il faut avoir le courage d’exprimer ces idées devant l’assemblée, et il faut que l’assemblée soit capable de les accueillir : il peut en effet arriver que celle-ci fasse écran à l’expression de certaines opinions en son sein… et il ne faut pas s’étonner alors que celles-ci aillent s’exprimer ailleurs !
Enfin, dans la manière de fonctionner de nos assemblées d’évêques, nous devons vérifier notre capacité à aboutir, par-delà l’échange d’opinions, à des décisions vraiment communes. Notre consensus sur la catéchèse, par exemple, n’a été obtenu que de justesse et, sur l’enseignement catholique, l’intéressant document auquel nous avons abouti n’a pas suffi pour permettre une parole commune, la décision étant remise à chaque évêque en son diocèse.
Comment expliquez-vous l’embarras de l’épiscopat, il y a un an, face au Téléthon ?
La question se reposera cette année. Malgré des différences entre nous, la plupart des évêques n’appelleront pas au boycottage. Cela ne nous empêche pas de manifester notre inquiétude en constatant qu’une partie des fonds récoltés va à certaines recherches que nous désapprouvons. Le Téléthon n’est pas seul en cause : la Conférence épiscopale s’exprimera certainement sur le sujet lors de la prochaine révision des lois de bioéthique.
L’Église n’est pas opposée à toute recherche scientifique, et je ne serais pas étonné que, dans les mois à venir, nous soyons amenés à soutenir de façon positive d’autres types de recherches, qui ne posent pas à nos yeux les mêmes problèmes moraux.
Quel bilan personnel tirez-vous de ces années à la tête de l’Église de France ?
Ce fut fatigant, mais passionnant ! La quantité et la sensibilité des dossiers, l’accumulation de réunions et l’enchaînement d’obligations, tout cela a été lourd, ajouté à la charge d’un grand diocèse où j’arrivais. Heureusement, j’ai une bonne santé, et un tempérament qui ne cultive pas l’angoisse ! L’un de mes soucis aura été de trouver, face à des événements de l’actualité, la parole juste et le langage qui convient pour être entendu, tout en restant fidèle à la foi et à l’espérance qui nous habitent. Cela, il m’a fallu l’apprendre.
En même temps, j’ai été passionné par la dimension relationnelle de cette responsabilité, en ayant le souci de mes frères évêques et de ce qu’ils avaient à vivre, tout en me sentant soutenu par eux. Et j’ai beaucoup découvert grâce à la fonction de contact qui me revenait : au plan œcuménique, partageant avec les autres Églises le souci de l’annonce de l’Évangile, et interreligieux, tant dans la rencontre de l’islam que – aux côtés du cardinal Lustiger – celle du judaïsme.
Sans oublier Rome, l’Europe, l’Asie (Vietnam), la Terre sainte et le Liban, et surtout l’Afrique, avec laquelle j’ai tenu à développer les liens. Tout cela fait vivre pleinement ce qui est demandé à un évêque : porter à la fois le souci personnel de l’Église locale qui lui est confiée et la charge collégiale de l’ensemble des Églises.
Quel conseil donnez-vous à celui qui vous succédera, la semaine prochaine, comme président de la Conférence des évêques de France ?
J’attends de savoir qui ce sera, pour ajuster mon message à celui qui sera élu !
Le cardinal Ricard commente les relations Eglise-Etat
Sept 21, 2007
À l'occasion d'une conférence à Montpellier, le président de l'épiscopat français a notamment mis en garde contre une "utilisation délétère" des tests ADN prévus dans la nouvelle loi sur l'immigration.
(La Croix, 20/09/2007) L’intitulé du colloque – « Église en France, Église en Europe, qu’est-ce qui change ? » – avait de quoi entretenir le mystère. Qu’allait annoncer Mgr Jean-Pierre Ricard de retour dans son ancien diocèse de Montpellier, où il avait « découvert la pleine responsabilité épiscopale » en 1996 ?
À l’invitation de l’Institut diocésain de formation, l’archevêque de Bordeaux est venu apporter mercredi 19 septembre au soir un double témoignage, celui d’un président de la Conférence des évêques de France en fin de mandat (non rééligible, il devra être remplacé début novembre par l’assemblée plénière à Lourdes) et celui d’un vice-président du Conseil des conférences épiscopales d’Europe (CCEE), récemment élu.
Dans un discours ponctué d’anecdotes, le cardinal méridional a développé sa vision des relations entre l’Église et l’État. À commencer par l’actualité la plus récente, celle de la loi sur l’immigration et la polémique sur les tests ADN.
"Attention à ce que l’on entend par immigration choisie"
« Il faut faire attention à ce que l’on entend par immigration choisie, a-t-il lancé en réponse à une question de la salle. Une sélection des immigrés en fonction de ses besoins peut se comprendre, mais prendre les cadres et les universitaires des pays du tiers-monde serait dramatique. »
Quant au durcissement des conditions de regroupement familial voté par l’Assemblée, le président de la Conférence des évêques de France s’est inquiété d’une « réduction à zéro du rapprochement des familles, ce qui toucherait aux droits de l’homme ».
Enfin, sur l’utilisation de tests ADN pour établir une filiation, le ton s’est fait plus dur : « Je comprends leur utilisation pour des crimes. Mais peut-on les appliquer à d’autres domaines ? Lors des dernières discussions sur les lois bioéthique, on avait dit qu’il n’y aurait pas de tests ADN en dehors des raisons médicales. Il ne faudrait pas ouvrir la boîte de Pandore et aller vers une utilisation délétère des tests. »
De quoi nourrir des débats avec le gouvernement et, sur un plan plus général, des relations avec l’État que le cardinal juge plutôt satisfaisantes. Ainsi, dimanche à Bordeaux, une délégation ministérielle a assisté à la béatification de Sœur Marie-Céline de la Présentation. Et ce mercredi soir, à Montpellier, étaient présents au premier rang un conseiller municipal, un député et même le président de la région, Georges Frêche.
Une meilleure compréhension réciproque
« À Rome, mes collègues sont surpris quand je leur raconte cela, avoue le cardinal. Je peine à leur expliquer que la laïcité à la française n’est pas une laïcité radicale, mais une laïcité de type positive. » La mise en place d’une instance régulière de dialogue avec le gouvernement a d’ailleurs contribué, selon le président de l’épiscopat, à une meilleure compréhension réciproque « Au début, nous étions réticents. Il y avait l’idée qu’on allait perdre notre âme, se souvient le cardinal Ricard. Mais la politique est une chose, les responsabilités publiques une autre. »
Devant les 200 personnes présentes, l’archevêque a cependant apporté un bémol à cette entente cordiale. Fin juillet, il s’est ainsi entretenu avec François Fillon pour « reprendre certaines questions », dont celle de l’enseignement supérieur catholique et celle du logement. Également devenu vice-président du Conseil des conférences épiscopales d’Europe (CCEE), l’archevêque de Bordeaux a conclu sa conférence sur la question européenne, car il souhaite que l’Église pèse « dans la maison européenne ».
Un des articles du traité simplifié, proposé par Nicolas Sarkozy, mentionne d’ailleurs que des rencontres régulières pourraient avoir lieu avec les responsables religieux : « Ce point nous paraît intéressant. S’il n’est pas formel. »
L'application du motu proprio, "opération de vérité"
Dernier sujet, plus interne à l’Église et abordé au fil des questions, la récente entrée en application du motu proprio libéralisant la célébration selon le Missel tridentin. « C’est l’opération de vérité, note le cardinal Ricard. Certains groupes ont dit à Rome qu’une foule attendait cette mesure, or pour l’instant il n’y a pas de quoi célébrer une victoire. Nous enregistrons peu de demandes, mais nous n’en sommes qu’au démarrage et nous sommes prêts à les recevoir, même si les prêtres sont surchargés. »
Il a toutefois qualifié de « calme et paisible » le climat sur cette affaire, notant qu’elle avait poussé certains prêtres « à revenir aux grands textes décidés par le Concile et à redécouvrir la liturgie en profondeur ».
Le cardinal Ricard confiant
Jul 09, 2007
Le cardinal Jean-Pierre Ricard, président de la Conférence des évêques de France, estime dans un entretien à paraître lundi dans "La Croix" que le pape veut réconcilier tous les catholiques en autorisant un plus large recours à la messe traditionnelle en latin, et ne remet pas en cause les acquis du concile de Vatican II.
(AP, 08.07.2007) "J'ai envie de dire aux catholiques, et en particulier aux prêtres: ne vous inquiétez pas! Rien n'est changé dans votre façon de célébrer. Le missel de 1970, né du Concile, reste la norme", explique Msgr Ricard, archevêque de Bordeaux et membre de la commission Ecclesia Dei en charge du dossier intégriste.
Il partage l'opinion de Benoît XVI pour qui selon lui "ces deux formes ne sont pas en concurrence l'une de l'autre". "C'est pour (le souverain pontife) l'affaire d'une minorité, et il ne voit pas que l'usage de l'ancien Missel puisse connaître une extension très grande."
"Tout en voyant bien les difficultés sur le terrain, je suis habité par une conviction et une espérance", développe-t-il: "c'est vraiment vers une plus grande communion que nous allons (...) et non pas vers une rupture radicale, hormis pour un petit nombre, dont la rupture avec l'Eglise est d'ailleurs déjà consommée". "Depuis son élection, Benoît XVI porte particulièrement ce souci de l'unité de l'Eglise", affirme Msgr Ricard.
D'ailleurs, "il faudra sans doute envisager, dans les années à venir, un enrichissement mutuel progressif des deux formes (ordinaire et extraordinaire) que compte d