Cardinal André Vingt-Trois : Une rencontre physique pour un respect réel
Jan 15, 2008
Monseigneur André Vingt-Trois, Archevêque de Paris et Président de la Conférence des évêques de France, vient d’être nommé Cardinal par le Pape Benoît XVI.
(Journal Chrétien, 15 janvier 2008) - SVP-Israël : Il y a un an, vous avez conduit un pèlerinage-découverte en Terre Sainte avec plus de 600 personnes, parcourant la “géographie du Salut”, en rencontrant les diverses communautés et visité plusieurs institutions israéliennes et palestiniennes. Pouvez-vous nous dire quels souvenirs et expériences personnelles vous avez retenus de ce voyage ?
- André Vingt-Trois : A mon arrivée sur le tarmac de l’aéroport Ben Gourion, on a offert à chaque pèlerin, donc à moi aussi, une branche d’olivier : c’est un symbole fort, synonyme de paix et de réconciliation. On m’en a offert une belle photographie, émouvante. Sinon, le souvenir le plus marquant de la Terre Sainte est chaque fois pour moi la vue de Jérusalem depuis le Mont des Oliviers, lorsque toute la ville “où tout ensemble ne fait qu’un” s’étend sous nos yeux. En février dernier, nous sommes restés, le groupe entier des 600 pèlerins, un long moment en silence dans un jardin face à la Ville. J’aime encore me souvenir de l’échange avec le Grand Rabbin Sépharade, Shlomo Amar, à l’Université de Tel-Aviv, et de notre appel à se rendre en pèlerinage en Terre Sainte et à poser des gestes de paix, comme l’a fait le Pape Jean-Paul II. En plus de ce souvenir, du voyage de février, je retiens à jamais deux choses. La visite, en Israël, à Yad Vashem : j’avais vu l’ancien musée de la Shoah, je l’ai retrouvé sobre dans sa réussite architecturale, et saisissant, on ne peut échapper à la question qu’il pose. Le deuxième fait marquant a été le très long applaudissement que les pèlerins ont spontanément donné, en Palestine, après le mot d’accueil de Mgr Twal, le coadjuteur du Patriarche latin qui nous accueillait à Bethléem : la fraternité chrétienne s’exprimait ainsi, sans discours, paisiblement et de tout le cœur.
- Quel serait le contenu du message que vous prodigueriez aux Français pour qu’ils se rendent en Terre Sainte ? Votre prédécesseur, Monseigneur Lustiger, parlait d’expérience unique car il y vivait tout ce qui avait été écrit et raconté...
- J’ai eu l’occasion de le dire récemment lors de rencontres Juifs-Catholiques organisées à l’Hôtel de Ville de Paris pour marquer les dix ans de la déclaration des évêques de France à Drancy. Il y a trois voyages à faire : le voyage d’Auschwitz-Birkenau, celui de la Terre Sainte et un voyage intérieur dans nos traditions pour pouvoir intérioriser les deux premiers. Quant au voyage en Terre Sainte, voici ce que j’ai dit : « On ne peut pas (...) convaincre conceptuellement que Jésus était Juif. On ne peut que le montrer par les traces historiques, archéologiques, de son passage et par l’expérience du pays où il a vécu. Voyage par lequel on peut aider les générations qui montent à mieux communier à l’humanité de Jésus, véritable accès à sa divinité.Ce voyage contribue aussi à faire découvrir concrètement quelque chose de la confrontation et du dialogue des religions : judaïsme, christianisme à travers les chrétiens d’Orient, islam. On nous a rappelé tout à l’heure les conditions du dialogue. Il suppose une certaine connaissance mutuelle, celle qui permet le respect, et le respect ne peut être réel, concret, que lorsqu’il est éprouvé dans une rencontre, en quelque sorte, physique. »
- Vous avez dit récemment que nous vivons aujourd’hui dans une société pluri-culturelle, avec une nette progression de l’indifférence religieuse. Pourquoi cette situation et comment y remédier, selon vous ?
- Notre société est pluriculturelle et multi-religieuse, c’est un fait. C’est le résultat de l’histoire et des migrations, volontaires ou forcées, des hommes. Je pense qu’il faut saisir cela comme une chance. Nous ne vivons plus dans un monde homogène, où tout le monde a les mêmes références, et pourtant nous devons apprendre à vivre ensemble, à construire une véritable unité en puisant chacun dans la richesse de nos traditions et en cherchant les uns et les autres ce qui est le meilleur. Quant à l’indifférence religieuse, il ne faut pas s’illusionner : si les générations précédentes étaient plus religieuses parfois, - encore que nous ayons en France une tradition déjà ancienne d’indifférentisme revendiqué -, elles l’étaient socialement pour une part. Aujourd’hui, et de plus en plus, la religion est un choix personnel, une détermination que chacun donne à sa vie. Il y a là une force aussi.
- Vous êtes déterminé à rencontrer les musulmans de nos cités et développer un dialogue plus profond avec les juifs dont vous dites ne pas oublier qu’ils sont en quelque manière nos frères aînés. Quelles actions concrètes comptez-vous mener dans cette double direction ?
- Les actions concrètes ne sont pas d’abord des événements extraordinaires Nos communautés doivent se rencontrer et chercher à se connaître par voisinage d’abord. Se découvrir, s’apprécier, agir ensemble, se comprendre... Avec les Juifs, par ailleurs, nous avons plusieurs types de rencontres et d’actions déjà. Je me réjouis en particulier du texte que le rabbinat et le diocèse de Paris ont publié l’an passé à propos de la fin de vie, évaluant à partir de nos traditions la loi française à ce propos. D’autres travaux de ce genre seront possibles et nous y associerons volontiers les musulmans.
- Vous avez écrit un très beau livre intitulé “Les signes que Dieu nous donne”. Quels sont-ils dans notre quotidien et tout au long d’une vie ?
- « Les signes que Dieu donne » ? Quels sont-ils ? Lisez mon livre... Mais tous les jours, Dieu manifeste sa présence et son action pour nous. Ce sont des réalités très simples et ordinaires en général. Seulement, il nous faut des yeux pour voir.
- Comptez-vous vous rendre à nouveau en Israël, mais à titre tout à fait personnel ? Quelle serait votre plus belle manière de visiter le pays ?
- J’ai eu la chance de me rendre de nouveau en Terre Sainte en septembre dernier. J’y ai rencontré les responsables de quelques Églises chrétiennes d’Orient, notamment mon ami Mgr Elias Chakour, archevêque grec-catholique de Galilée et le Custode franciscain. J’ai rendu visite aussi à l’activité de la Caritas Jerusalem en Cisjordanie et à l’Hôpital Saint-Joseph et à celui de la Sainte Famille à Bethléem. J’ai rencontré encore les séminaristes de Beit Jala et le Président et quelques professeurs de l’Université Al-Qods. Il y a tant d’aspects possibles en Terre Sainte. La plus belle manière de visiter le pays... c’est celle que j’ai connu jeune prêtre : en marchant sur les pas de Jésus...