La diplomatie du coeur
Nov 18, 2007
C'est le Français le plus connu de la Rome vaticane. Accent du Sud-Ouest, sourire éternel, Roger Etchegaray n'a pas fréquenté l'Académie du palais Severoli, d'où sortent les plus brillants sujets de la diplomatie pontificale.
(Le Monde, 15.11.07) Les pieds collés à la terre basque d'Espelette, il est plus à l'aise dans les presbytères que dans les chancelleries. Mais au prix d'une ruse étonnante du destin, ce bon pasteur est devenu le commis voyageur de Jean Paul II, mort en 2005, son éclaireur, son confident, son ambassadeur privé, l'homme de ses missions les plus délicates dans le monde.
Dans son appartement du palais de San Calixto, au coeur du Trastevere, ce quartier populaire de Rome qu'il a adopté, des armoires métalliques marquées d'étiquettes - Cuba, Irak, Iran, Haïti, Rwanda, Congo, Soudan - suscitaient depuis longtemps la convoitise de tout journaliste que le cardinal Etchegaray, désormais à la retraite, invitait à sa table. Elles laissaient deviner des tonnes de notes confidentielles, de rapports de mission, de souvenirs personnels dont il n'aurait jamais, même sous la torture, trahi le secret.
La frustration a pris fin. A 85 ans, le cardinal s'est décidé à fracturer ses armoires. Le livre de Mémoires qu'il vient de publier transporte le lecteur dans un tourbillon de voyages, de rencontres, de dialogues et d'impressions qui a commencé, en 1984, après sa nomination par Jean Paul II comme président du conseil pontifical Justice et Paix. Un poste de la Curie romaine qui lui allait comme un gant. Où la langue de bois diplomatique le cède au langage du coeur et de la confiance, même devant Castro, Pinochet ou Saddam Hussein, parfois au prix d'une certaine naïveté.
Le baroudeur désarmé de la paix, c'est lui. Précédant le pape, il est sur tous les champs de bataille, là où des hommes et des femmes souffrent, meurent, pleurent. Toutes les portes s'ouvrent devant lui. La caution de Jean Paul II lui vaut d'être reçu par tous les dirigeants de la terre, chinois, vietnamiens, arabes, américains du Nord et du Sud, etc. Sur 53 Etats africains, il en visite 49, y compris l'Ouganda d'Amin Dada où le protocole oblige l'envoyé du pape à assister à une danse du ventre, debout sur une table, du dictateur-bouffon.
Il devient, jusqu'en 1998, l'aumônier de la planète. Castro se confesse à lui des heures entières : "Dans ma vie, lui dit-il, il y a deux choses qui m'importent : le marxisme et l'Evangile." Il négocie la visite du pape à La Havane. "Je ne sais qui de nous cherchait à séduire l'autre, observe Etchegaray, mais je dois reconnaître que je prenais plaisir à converser avec cet homme qui, pourtant, n'avait rien d'un enfant de choeur."
En février 2003, à la veille des bombardements sur Bagdad, des caméras le montrent souriant après une rencontre avec Saddam Hussein. Le coeur n'y était pas, mais Saddam venait de lui dire : "Si vous n'étiez pas prêtre, je vous aurais trouvé une belle Irakienne" !
La diplomatie du coeur passe par des épreuves autrement plus blessantes. Les nombreux séjours du cardinal Etchegaray auprès des chrétiens libanais, ses visites sur la tombe de Mgr Romero, assassiné au Salvador, des prêtres et religieux "martyrs" en Amérique centrale, au Chili, ses plongées dans l'enfer au Congo, au Burundi, au Rwanda crucifient l'homme d'Eglise. "J'ai côtoyé les pires folies des hommes", se désole-t-il un jour, de retour de Kigali. A chaque voyage, il est porteur de messages du pape à qui, après chaque mission, il rend aussi compte.
Sa robuste santé, sa foi, son absolue fidélité lui vaudront de devenir le grand organisateur des rencontres interreligieuses d'Assise et du Jubilé de l'an 2000, qui attirera jusqu'à 25 millions de pèlerins à Rome.
J'AI SENTI BATTRE LE COEUR DU MONDE du Cardinal Roger Etchegaray. Conversations avec Bernard Lecomte. Fayard. 458 p., 22 €.