Jean-Louis Pierre Cardinal Tauran Jean-Louis Pierre Cardinal Tauran
Function:
Archivist of Vatican Secret Archives, Roman Curia
Title:
Cardinal Deacon of St. Apollinaris alle Terme Neroniane-Alessandrine
Birthdate:
Apr 05, 1943
Country:
France
Elevated:
Oct 21, 2003
More information:
www.catholic-hierarchy.org
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French Se connaître pour ne pas avoir peur
Oct 01, 2007
Entretien avec le nouveau président du Conseil pontifical pour le Dialogue interreligieux.

(Avvenire) Ce qui est important, c’est d’entretenir des rapports cordiaux avec l’islam et les autres religions et traditions spirituelles du monde. Interview du cardinal Jean-Louis Tauran, nommé par Benoît XVI à la tête d’un dicastère qui semblait destiné à disparaître.

Interview du cardinal Jean-Louis Tauran par Gianni Cardinale

Au cours des derniers mois, le bruit a couru avec insistance dans les milieux journalistiques qu’en vue d’une ample restructuration de la Curie romaine le Conseil pontifical pour le Dialogue interreligieux allait disparaître comme organisme autonome et être incorporé à un autre dicastère. Et en effet lorsque le 15 février 2006 l’archevêque anglais Michael Louis Fitzgerald, alors président de ce Conseil, a été nommé nonce en Égypte et surtout quand, le 11 mars suivant, a été nommé à sa place, ad interim, le président du Conseil pour la Culture, le cardinal Paul Poupard, il semblait vraiment que ce dicastère spécialisé dans le dialogue avec les religions non chrétiennes fût condamné. Mais il n’en a pas été ainsi. Le 25 juin en effet, a été annoncée la nomination, du nouveau président de ce Conseil en la personne du cardinal français Jean-Louis Tauran, “ministre des Affaires étrangères” du Vatican pendant treize ans et archiviste et bibliothécaire de la Sainte Église romaine depuis 2003.

Éminence, comment avez-vous accueilli votre nomination à la présidence du Conseil pontifical pour le Dialogue interreligieux ?
JEAN-LOUIS TAURAN : Comme un nouveau chapitre de mon service au Saint-Siège. Servir est ma seule aspiration. Quand j’ai été créé cardinal, j’ai voulu que soit imprimée sur l’image commémorant cet événement cette phrase de saint Paul extraite de la seconde Lettre aux Corinthiens: «Nous sommes serviteurs à cause de Jésus». Et puis, naturellement, je considère cette nomination comme un geste de particulière bienveillance du Saint-Père à mon égard. Mais je suis en même temps conscient qu’il s’agit d’une grande responsabilité, je m’en suis rendu compte aux très nombreux messages de félicitation que j’ai reçus. Évidemment, il s’agit d’une tâche que l’on considère souvent comme très importante. J’espère qu’avec l’aide de Dieu je serai à la hauteur.

D’où vous sont venus les messages de félicitation ?
JEAN-LOUIS TAURAN : Un très grand nombre du monde arabe. Ce qui m’a fait aussi très plaisir, c’est qu’un important quotidien d’Arabie Saoudite a consacré un article à ma nomination. Un signal positif qui m’a fait particulièrement plaisir.

Vous avez une formation de diplomate. Comment organiserez-vous votre travail quand vous entrerez en charge ?
JEAN-LOUIS TAURAN : Comme cela a été annoncé, j’entrerai en possession de ma nouvelle charge le 1er septembre. Je prendrai alors connaissance des dossiers et je pourrai m’entretenir avec mes nouveaux collaborateurs. Le fil conducteur de mon travail sera ensuite la déclaration conciliaire Nostra Aetate: examiner tout ce que les hommes ont en commun et qui les pousse à vivre ensemble leur destin commun; puis découvrir l’élément secret qui se trouve au cœur des choses et des événements de la vie humaine; apprécier ce qu’il y a de vrai et de saint dans les autres religions; découvrir ce rayon de vérité qui éclaire tous les hommes. Le tout, évidemment, sans avoir peur d’annoncer Jésus-Christ, qui est le chemin, la vérité et la vie. En ce sens, notre référence est toujours évidemment la déclaration Dominus Jesus.

Vous avez travaillé longtemps à la nonciature du Liban. Quels souvenirs gardez-vous de cette expérience ? Et que pensez-vous de la situation dramatique du pays des Cèdres aujourd’hui ?
JEAN-LOUIS TAURAN : Le Liban est très important dans ma vie. D’abord parce que j’y ai fait un premier séjour pendant mon service militaire – qui, en France, est aussi obligatoire pour les séminaristes et les prêtres – comme coopérant culturel. Puis j’ai connu le Liban en 1965, quand ce pays était encore un paradis. J’y suis ensuite retourné comme conseiller de nonciature de 1979 à 1983, en pleine guerre. On peut dire que j’ai appris à connaître le Moyen-Orient de la fenêtre du Liban. Mais, pour moi du moins, il est très difficile de comprendre ce qui est en train de se passer. La vie politique est dans une impasse. Les communautés sont divisées de l’intérieur. Il y a une crise sociale très grave. Il me semble que le Liban n’a pas encore accompli sa réconciliation nationale. Un rendez-vous politique très important est prévu pour septembre prochain; il s’agit de l’élection du président de la République. Je crois que, pour survivre, le Liban doit beaucoup compter sur ses voisins et sur la communauté internationale. Et c’est toujours là un signe de fragilité.

L’un des domaines de travail les plus importants et les plus délicats de votre nouvelle charge est sans aucun doute celui qui concerne l’islam. Comment pensez-vous affronter cette tâche ?
JEAN-LOUIS TAURAN : Nous, en Occident, nous parlons souvent de l’islam comme s’il s’agissait d’un bloc unique. Mais la réalité est différente. Il n’existe pas un islam unique mais un grand nombre d’islams. Avec l’islam qui tue – qui n’est pas, selon moi, un islam authentique mais une perversion de l’islam – aucun dialogue n’est évidemment possible. Avec le vrai islam – celui que j’ai connu au Liban, mais aussi en Syrie ou dans les pays du Golfe –, même s’il n’existe pas actuellement de dialogue théologique, il est possible d’avoir un dialogue sur le plan de la culture, de la charité, de la paix. Ce qui est important, c’est de se connaître. Chacun de nous a toujours quelque chose à apprendre de l’autre. Nous pouvons, par exemple, apprécier chez les musulmans la dimension de la transcendance de Dieu, la valeur de la prière et du jeûne, le courage de témoigner sa foi dans la vie publique. Les musulmans peuvent en revanche apprendre de nous la valeur d’une saine laïcité.

Qu’est-ce qui a changé dans les rapports entre islam et Église catholique après le 11 septembre ?
JEAN-LOUIS TAURAN : Maintenant, en Occident, l’islam fait peur. Pas seulement. Ce qui fait peur en Occident maintenant, c’est la religion, toutes les religions. Pour beaucoup de jeunes qui n’ont pas de formation spirituelle particulière, religion égale terreur. C’est si vrai qu’il y a quelques mois, à Londres, a été publié un livre au titre symptomatique: Dieu n’est pas grand. Comment la religion empoisonne toute chose [God is not great. How religion poisons everrything de Christopher Hitchens]. Et puis, avec le 11 septembre, nous avons appris ce que peut inspirer la haine. Car c’est la haine qui a armé les kamikazes. Une haine contre la civilisation d’inspiration judéo-chrétienne. Avec cette logique tout est possible. Que peut-on faire contre un kamikaze ? Alors que le martyr donne sa vie pour sauver d’autres vies, le terroriste tue pour tuer. Le Pape, en tout cas, a condamné le terrorisme et je ne connais pas de condamnation du terrorisme aussi forte et décidée que celle qu’a prononcée Benoît XVI devant le corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège, le 9 janvier 2006: «Aucune circonstance ne peut justifier cette activité criminelle, qui couvre d’infamie celui qui l’accomplit et qui est d’autant plus blâmable qu’elle se pare du bouclier d’une religion, rabaissant ainsi au niveau de son aveuglement et de sa perversion morale la pure vérité de Dieu». Nous devons tout faire pour que les religions répandent la fraternité et non la haine.

Pensez-vous que le fameux discours du Pape Benoît XVI à Ratisbonne ait vraiment compromis le dialogue avec l’islam ?
JEAN-LOUIS TAURAN : Dans un premier moment, oui, je l’ai pensé. Mais le Pape ensuite, surtout pendant le voyage qu’il a fait en Turquie, s’est très bien expliqué. La rencontre du 25 septembre avec les diplomates des pays à majorité musulmane, à Castel Gandolfo, a été aussi très importante. Le Pape a de nouveau exprimé dans cette rencontre son estime et son respect pour l’islam. Estime et respect qu’il avait déjà manifestés le 20 août 2005, pendant la Journée mondiale de la jeunesse, à Cologne, lorsque, rencontrant les représentants de certaines communautés musulmanes, il avait dit: «Le dialogue interreligieux et interculturel entre chrétiens et musulmans ne peut pas se réduire à un choix passager. C’est en effet une nécessité vitale, dont dépend en grande partie notre avenir». Et cela explique pourquoi il a voulu conserver son autonomie au Conseil pontifical pour le Dialogue interreligieux.

Le Conseil pontifical semblait en effet devoir être incorporé dans un autre dicastère. Cela ne s’est pas fait. Faute ou mérite du discours de Ratisbonne dont nous avons parlé ?
JEAN-LOUIS TAURAN : Je crois que les problèmes qui sont apparus avec le discours de Ratisbonne et le voyage en Turquie ont montré qu’il était important d’avoir un dicastère propre pour le dialogue avec l’islam et les autres religions.

Pensez-vous que l’Église doive dialoguer seulement avec les composantes islamiques les plus modérées ou bien est-il nécessaire de parler avec les secteurs fondamentalistes ou intégristes ?
JEAN-LOUIS TAURAN : Par principe le Saint-Siège parle avec tout le monde parce qu’il n’a pas et ne veut pas avoir d’ennemis. Il est certainement difficile de parler avec ceux qui tuent avant d’ouvrir la bouche. Bien sûr, ce serait très beau si l’on pouvait, par des paroles, faire revenir les terroristes à la raison. Mais je doute que ce soit possible. Nous devons privilégier le dialogue avec l’islam modéré et aussi avec les composantes islamiques qui, tout en ayant une vision plutôt rigide de leur foi, réprouvent l’usage de la violence.

Quelle valeur accordez-vous au récent établissement de rapports diplomatiques entre le Saint-Siège et les Émirats Arabes Unis ? Aussi comme ancien diplomate. Je vous le demande aussi comme ancien diplomate.
JEAN-LOUIS TAURAN : C’est la preuve éclatante qu’il existe des communautés islamiques qui ne sont pas fermées au dialogue. Et que les mauvaises interprétations du discours de Ratisbonne n’ont pas, grâce à Dieu, bloqué le développement des relations, même des relations diplomatiques, avec les pays musulmans.

En tant que “ministre des Affaires étrangères” du Vatican, vous vous êtes rendu en visite dans de nombreux pays musulmans. Quelles sont les rencontres dont vous avez gardé un souvenir particulier ?
JEAN-LOUIS TAURAN : Je me rappelle une visite que j’ai faite au Maroc où j’ai eu l’occasion de m’entretenir avec le roi Hassan, le père de l’actuel souverain, qui avait une vision élevée et spirituelle de la réalité. Puis j’ai eu l’occasion de rencontrer le président égyptien Moubarak, le regretté roi Hussein de Jordanie et le regretté président syrien Afez Hassad. Tous des personnages hors du commun.

Êtes-vous aussi allé en Iran ?
JEAN-LOUIS TAURAN : Oui et je me rappelle toujours la belle conversation que j’ai eue avec le président d’alors, Khatami, avec qui nous avons discuté, entre autres, de saint Thomas d’Aquin dont il est un lecteur attentif.

Vous avez, dans le passé, toujours en tant que “ministre des Affaires étrangères”, fortement critiqué l’intervention anglo-américaine contre l’Irak de Saddam Hussein. Avez-vous le sentiment d’avoir été prophétique ?
JEAN-LOUIS TAURAN : Les faits parlent d’eux-mêmes. C’est une erreur d’avoir marginalisé la communauté internationale. Ce n’était pas une bonne façon de faire. Que voyons-nous aujourd’hui ? Le pouvoir est dans les mains des plus forts, les chiites, et le pays est en train de sombrer dans une guerre civile confessionnelle qui n’épargne même pas les chrétiens, lesquels, paradoxalement, étaient davantage protégés sous la dictature. Sans compter les répercussions négatives qu’il y a eu sur les équilibres régionaux. Il ne me semble pas que le bilan de l’initiative anglo-américaine soit positif. J’aurais préféré être un mauvais prophète. Malheureusement ce n’est pas le cas.

Le Conseil pontifical ne s’occupe pas seulement de l’islam mais aussi des traditions spirituelles de grands pays émergents comme la Chine et l’Inde. Quelles sont, selon vous, les perspectives de dialogue avec ces mondes ?
JEAN-LOUIS TAURAN : Il est bon de le rappeler. Nous devons en effet dialoguer avec l’islam, mais nous devons être conscients de l’importance grandissante – en Occident aussi – de ces grandes religions et expériences spirituelles que sont l’hindouisme, le bouddhisme, la tradition confucéenne, le shintoïsme. J’ai lu qu’après le christianisme et l’islam la troisième religion en Europe est le bouddhisme. Dans ce cas aussi, il est important de se connaître et chacun peut apprendre quelque chose de l’autre. Les chrétiens, qui ont peut-être donné l’impression de trop se consacrer à la dimension sociale de leur foi, peuvent récupérer à leur contact une plus forte tension spirituelle. Inversement, ces traditions religieuses orientales, qui semblent souvent indifférentes au destin matériel des individus et des peuples, peuvent redécouvrir auprès de nous le goût et la passion de l’engagement social et politique en faveur du prochain. J’ai eu récemment l’occasion de visiter un grand monastère bouddhiste qui se trouve au sud de Taiwan et j’ai été favorablement impressionné par le sens de l’accueil des moines et leur grand esprit de prière. Ce dialogue ne doit pourtant pas faire penser que toutes les religions se valent, mais que tous ceux qui sont à la recherche de Dieu doivent être respectés parce qu’ils ont la même dignité. Il est toujours bon de le rappeler.

À propos d’Extrême-Orient, quelle impression vous a faite la récente lettre du Pape aux catholiques de la République populaire de Chine ?
JEAN-LOUIS TAURAN : Elle m’a fait un peu penser à une petite encyclique. C’est un texte profond, médité, substantiel. Il présente un cadre précis du status quaestionis et il donne des indications sûres et précieuses pour mettre fin aux divisions qui existent à l’intérieur de la communauté catholique et pour établir un dialogue respectueux avec les autorités gouvernementales.

Comment voyez-vous l’avenir des rapports entre Rome et Pékin ?
JEAN-LOUIS TAURAN : Personnellement, je crois que, pour l’instant, la normalisation des rapports entre République populaire et Saint-Siège n’est pas une priorité pour les autorités gouvernementales. Mais je serais très heureux de me tromper.

Que pensez-vous, en tant que cardinal français, du motu proprio Summorum pontificum qui libéralise l’usage du missel dit de saint Pie V ?
JEAN-LOUIS TAURAN : J’ai été très frappé par la lettre d'accompagnement du Saint-Père, qui est très éclairante. Il explique bien le pourquoi de sa décision. Je regrette que, les mois derniers, beaucoup de gens se soient ingéniés à porter un jugement anticipé, et de plus négatif, sur un texte qu’ils ne connaissaient pas. Ce motu proprio témoigne du désir de communion qui anime cette phase du pontificat. Le Pape l’a fait aussi pour mettre un terme à la séparation de ceux que l’on appelle les lefebvristes, pour les réadmettre dans la pleine communion avec Rome. Un peu comme il l’a fait avec la lettre aux fidèles chinois, pour qu’ils vivent pleinement la communion entre eux-mêmes et le Saint-Siège.
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