James Francis Cardinal Stafford James Francis Cardinal Stafford
Function:
Major Penitentiary of Apostolic Penitentiary, Roman Curia
Title:
Cardinal Deacon of Gesù Buon Pastore alla Montagnola
Birthdate:
Jul 26, 1932
Country:
USA
Elevated:
Feb 21, 1998
More information:
www.catholic-hierarchy.org
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French Le pape Paul VI a refusé de modifier l'enseignement de l'Église sur la contraception
Aug 25, 2008
Le 25 août 2008  - E.S.M. - La Commission papale adressa ses recommandations au pape. La majorité lui conseilla de modifier l'enseignement de l'Église sur la contraception à la lumière des circonstances nouvelles. Comme nous le savons, le pape  en décida autrement.

Le long texte que nous propose l'Homme Nouveau est de Son Éminence le cardinal James Francis Stafford, cardinal pénitencier majeur de la Pénitencerie apostolique. Il s’agit là d’un témoignage de première main et d’une réflexion d’intérêt sur la “réception” de l’encyclique Humanae Vitae de Paul VI dans un diocèse américain, en l’occurrence l’archidiocèse de Baltimore (Maryland), le premier diocèse érigé aux États-Unis, en 1789.

Le cardinal Stafford est né en 1932 à Baltimore et a été ordonné prêtre pour cet archidiocèse en 1957. Il fut nommé successivement évêque auxiliaire de Baltimore en 1976, évêque de Memphis (Tennessee) en 1982, archevêque de Denver (Colorado) en 1986, puis président du Conseil pontifical pour les laïcs en 1996. Créé cardinal et nommé cardinal pénitencier majeur par Jean-Paul II en 1998, le cardinal Stafford nous livre de précieuses informations sur l’été 1968 et le début de la contestation cléricale du Magistère pontifical.

Ce texte, écrit à la demande de L’Osservatore Romano, a été publié en langue anglaise dans le California Catholic Daily du 29 juin 2008, avec l’autorisation de la Catholic News Agency. Il eut été dommage que le public francophone fût privé de la lecture attentive de cette contribution. C’est pourquoi L’Homme Nouveau en a entrepris la traduction qu’il vous offre aujourd’hui

Humanae Vitae 1968 : l'année du Peirasmos

« Et ne nous laisse pas succomber à la tentation » constitue la sixième demande du Notre Père. Peirasmos, le grec qui est utilisé dans cette citation pour « tentation », signifie jugement ou épreuve. Les disciples demandent à Dieu d'être prémuni contre la suprême épreuve des puissances impies. Le jugement est lié à la coupe de Jésus à Gethsémanie, la coupe même que ses disciples devront aussi goûter (Mc 10, 35-45). Le côté sombre de l'intérieur de cette coupe est un abysse. Il révèle les conséquences affreuses du jugement de Dieu sur l'humanité pécheresse. En août 1968, le poids de ce Peirasmos de l'Évangile s'est abattu sur de nombreux prêtres dont moi.

C'était l'année de la sale guerre, de l'innocence complexe sanctifiant l'effusion du sang. L'historien anglais Paul Johnson surnomme 1968 l'année de la « tentative de suicide de l'Amérique ». Cette année vit l'offensive du Têt au Vietnam, qui eut un effet "tsunami" sur la vie et la politique américaines, l'assassinat du Dr Martin Luther King Jr. à Memphis (Tennessee), l'agitation du week-end des Rameaux dans des villes américaines et l'assassinat en juin du sénateur Robert Kennedy en Californie du Sud. Ce fut aussi l'année où le pape Paul VI promulgua sa lettre encyclique sur la transmission de la Vie : Humanae Vitae (HV). Immédiatement et de manière préméditée, le pape rencontra une opposition sans précédent de la part de théologiens et de prêtres américains. A tous égards, 1968 fut une coupe amère.

Pour le quarantième anniversaire d'Humanae Vitae, on m'a demandé mes réflexions sur l'un des événements de cette année-là : la contestation doctrinale parmi des prêtres et des théologiens dans un diocèse américain à l'occasion de sa publication. C'est une tâche qui n'est ni facile ni agréable. Mais dès lors qu'elle peut aider des disciples de Jésus à plus de « discipline » (HV, n. 21) de vie, je vais examiner cet événement.

Cet été 1968, compte parmi les heures les plus ardentes de Dieu. Les souvenirs ne sont pas oubliés, mais ils demeurent douloureux. Ils demeurent aussi intenses qu'une tornade dans les plaines du Colorado. Ils habitent dans ce moulin-à-vent où la colère de Dieu réside. En 1968, quelque chose de terrible est arrivé dans l'Église. Au sein du sacerdoce ministériel, des déchirements ont surgi partout entre amis, déchirements qui ne se sont jamais guéris. Et ces blessures continuent à affecter toute l'Église. La contestation, avec la manipulation de la colère que les chefs ont fomentée, est devenue l'épreuve suprême. Elle a modifié les relations fondamentales à l'intérieur de l'Église. Elle fut, pour beaucoup, un Peirasmos.

Mais il faut revenir sur quelques informations qui ont précédé cet événement . Le cardinal Lawrence J. Shehan, sixième archevêque de Baltimore, était mon supérieur ecclésiastique à cette époque. Paul VI l'avait nommé, avec d'autres, membre supplémentaire de la Commission papale pour l'étude des problèmes de la famille, de la population et de la natalité, une commission qui créée par le bienheureux pape Jean XXIII pendant le Concile de Vatican IL II y avait eu des discussions et des retards, et des rapports intérimaires non officiels venant de Rome avant 1968. On avait demandé à cette Commission élargie de faire des recommandations au pape sur ces questions.

Pour préparer les délibérations, le cardinal avait adressé, à titre confidentiel, des lettres à différents membres de l'Église de Baltimore pour obtenir leurs avis. Je fus le destinataire d'une de ces lettres. La réponse que j'y fis était tirée de mon expérience à la fois personnelle et pastorale. Ma famille et mon éducation m'avaient apporté une connaissance chrétienne de la sexualité. L'imagination profondément catholique de ma famille, de mes amis et de mes maîtres m'avait permis d'être très ouvert à cette réalité. J'étais empli d'émerveillement devant ce mystère. Les arguments théologiques n'étaient pas nécessaires pour me convaincre de la relation étroite entre l'acte sexuel et la naissance d'une nouvelle vie. Cette vérité faisait partie des choses de la vie acceptées à l'école élémentaire qui dépendait de la paroisse du monastère Saint-Joseph de Baltimore. Au tout début de mon adolescence, mon père m'avait fait découvrir la pleine signification de la sexualité humaine et le besoin d'une discipline. Son intervention m'ouvrit un chemin dans le labyrinthe de l'adolescence.

Grâce à ma famille, à mes écoles et à mes paroisses, je me liai d'amitié avec de nombreuses jeunes femmes. Et j'en rencontrai régulièrement un certain nombre. Leur beauté m'émerveillait. Le courage de sainte Maria Goretti, canonisée en 1950, frappa ma génération tel un violent orage en montagne. Alors que je m'acheminais vers la fin de mon adolescence, je compris mieux combien pouvait être complexe l'amitié avec déjeunes femmes. Elles composèrent le printemps de ma vie comme la rime composée d'un poème. A ma grande surprise, la joie de les avoir comme amies s'enrichit par la prière, la pudeur, et les sacrements de pénitence et de l'Eucharistie.

Mon éducation et ma formation ultérieures en séminaires s'édifièrent sur ces expériences. Dans une lettre de 1955 adressée à un ami, Flannery O'Connor décrit la signification de la vertu de pureté pour beaucoup de catholiques de cette époque : « Envisager le Christ comme Dieu et homme n'est probablement pas plus difficile aujourd'hui qu'hier (...) Pour vous ce peut être demeurer dans l'incapacité d'accepter ce que vous appelez une suspension de la loi de la chair et de la physique, mais, pour ma part, je pense que dès que je sais ce que sont réellement les lois de la chair et la réalité physique, alors je sais ce que Dieu est. Nous les connaissons comme nous les voyons, et pas de la manière dont Dieu les voit. Pour moi c'est la conception virginale, l'Incarnation et la résurrection qui constituent les vraies lois de la chair et de la physique. La mort, la décrépitude, la destruction constituent la suspension de ces lois. Je suis toujours surpris de l'insistance de l'Église sur le corps. Ce n'est pas l'âme, dit-Elle, qui ressuscitera mais le corps glorifié. J'ai toujours pensé que la pureté était la plus mystérieuse des vertus, mais il m'est apparu que cela ne serait jamais entré dans la conscience humaine si nous n'envisagions pas la résurrection du corps, ce qui consistera en l'union dans la paix de la chair et de l'esprit, de la même manière que chair et esprit le furent dans le Christ. La résurrection du Christ apparaît être le plus haut point de la loi de nature ». La théologie d'O'Connor, avec sa remarquable note eschatologique, anticipe l'enseignement du Concile de Vatican II : « En réalité, le mystère de l'homme ne s'éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe Incarné » (Gaudium et Spes, 22 § 1). En ces années-là, je n'aurais pas pu utiliser des mots aussi précis pour expliquer ma position sur la sexualité et la manière d'en user. Sitôt que je les eus découverts, elle devint ma sœur spirituelle.

Huit années de ministère sacerdotal, de 1958 à 1966, à Washington puis à Baltimore élargirent mon expérience. Il ne me fallut pas beaucoup de temps pour découvrir les changements dans les attitudes des Américains sur la vertu de pureté. Ces deux villes connaissaient une augmentation sensible du nombre des grossesses hors mariage. Le taux dans les quartiers déshérités de Baltimore était d'environ 18 % en 1966, un taux qui n'avait cessé de grimper depuis plusieurs années. En 1965-1966, Le Conseil pour la Santé et le Bien Être de la Métropole de Baltimore entreprit une étude pour conseiller les autorités municipales sur la manière de traiter le problème. A cette époque, le conseil d'administration de ce Conseil, dont je faisais partie, croyait sans réserve aux experts et aux études sociales. Le Concile de Vatican II lui-même avait exprimé une confiance illimité dans le rôle des experts bienveillants (Gaudium et Spes, 57 § 6). Aucune de mes relations professionnelles n'avait anticipé la crise de confiance toute proche dans les relations entre les hommes et les femmes. Notre vision ne nous permettait pas de constituer les conditions de justice et de pureté de cœur dans lesquelles l'émerveillement et la gratitude puissent trouver leur place. Nous étions déjà anachroniques et dépourvus d'espoir. Nous ignorions de quoi la vie était tissée.

Il y avait dès cette époque des signes avant-coureurs des désastres qui allaient menacer les enfants, nés ou à naître. Comme travailleur social et prêtre tout au long des années 1960, une partie de mon ministère consistait à conseiller des familles de quartiers défavorisés et des parents célibataires. La première fois que j'ai pris conscience qu'un paroissien consommait des drogues dures, ce fut en 1961. Un jeune homme de seize ans avait été jeté en prison dans le comté d'Anne Arundel (Maryland). A l'heure d'une visite de fin d'après-midi que je lui fis, je le trouvai soumis à un sevrage de drogue sans aide médicale, seul dans une minuscule cellule. Ses hurlements retentissaient dans les couloirs et les cellules adjacentes. Au travers des barreaux qui nous séparaient, je fus saisi d'effroi en le voyant en proie à son tourment. L'abysse qu'il voyait était terrifiant au-delà de l'imagination. Chez ce jeune drogué se tordant de douleur sur le sol près d'une cuvette de W.C. sans rabat, je vis les fruits amers de la séparation entre l'homme et la femme. Sa mère, séparée de son mari, vivait avec ses enfants plus jeunes dans un troisième étage étouffant de chaleur sur Light Street dans le vieux Baltimore Sud. Le père n'existait plus pour eux. La faillite des hommes, dans leurs rôles de père et d'époux, s'étalait devant mes yeux et retentissait à mes oreilles. Depuis lors, de plus en plus d'hommes américains ont refusé d'endosser la responsabilité de leur sexualité.

Dans une lettre confidentielle, en réponse à sa demande, j'exposai d'une manière générale ces préoccupations. Mon avis au cardinal Shehan était très concret et explicite. J'avais observé attentivement et froidement mon expérience et ce que l'Église et la société mettaient en œuvre. Une idée me vint, qui était elliptique : le don de l'amour doit être accordé pour porter du fruit. Ces deux points fixes sont constants. Cette idée simple éclairait tout comme un éclair d'orage. J'écrivis tout cela un peu plus formellement au cardinal : on ne peut pas séparer les réalités d'union et de procréation dans un mariage. En conséquence, priver délibérément l'acte conjugal de sa fertilité est intrinsèquement erroné. Encourager ou approuver un tel abus conduirait à une éclipse de la paternité et à l'irrespect pour les femmes. Depuis, le pape Jean-Paul II nous a offert un aperçu complémentaire et superbe sur la signification nuptiale du corps humain. Des dizaines d'années plus tard, j'en suis arrivé à une lecture analogue de Maître Eckhart : « La gratitude pour le don ne s'exprime pas autrement qu'en lui permettant de porter du fruit ». Un peu plus tard, la Commission papale adressa ses recommandations au pape . La majorité lui conseilla de modifier l'enseignement de l'Église sur la contraception à la lumière des circonstances nouvelles. Le cardinal Shehan faisait partie de cette majorité. Avant même que l'encyclique ait été signée et diffusée, le vote fut rendu public, encore que ce ne le fut pas à son initiative.

Comme nous le savons, le pape en décida autrement. Tout se mettait en place pour la tragédie qui allait suivre le jour de la publication de la lettre encyclique, le 29 juillet 1968.

Dans ses mémoires, le cardinal Shehan rapporte la réaction immédiate de certains prêtres de Washington à l'encyclique : « Sitôt reçues les premières informations sur la publication de l'encyclique, le P. Charles E. Curran, enseignant de théologie morale à la Catholic University of America (CUA), prit l'avion pour rentrer à Washington, abrégeant ses vacances. En fin [d'après-midi, le 29 juillet], lui et neuf autres professeurs de théologie de la CUA se réunirent - une réunion évidemment préméditée - au Caldwell Hall pour réceptionner, grâce à un arrangement, également prévu par avance, avec le Washington Post, l'encyclique morceau par morceau au fur et à mesure qu'elle arrivait aux journaux. L'histoire nous apprit plus tard qu'à 21 h cette nuit-là, ils avaient reçu l'intégralité de l'encyclique, l'avaient lue, analysée, critiquée et avaient rédigé leur « Déclaration de Protestation », un texte de 600 mots. Ils entreprirent alors, au moyen de nombreux coups de téléphone, de contacter des "théologiens" dans tout l'Est du pays, une démarche qui se poursuivit, selon le Washington Post, jusqu'à 3 h 30 du matin, afin d'obtenir leur accord pour que leurs noms apparaissent sur la déclaration en qualité de soutiens (signataires fut le terme utilisé), bien que ceux qu'ils contactaient par téléphone n'aient pas eu la possibilité de lire ni l'encyclique ni leur déclaration. Entre-temps, ils s'arrangèrent avec une chaîne de télévision locale pour que leur déclaration soit diffusée cette nuit-là ».

Le jugement du cardinal fut méprisant. En 1982, il écrivit : « La première chose que nous devons remarquer sur tout ce cirque est celle-ci : pour autant que je puisse le discerner, jamais dans toute l'histoire connue de l'Église une déclaration solennelle d'un Pape ne fut reçue par un groupe de catholiques avec autant d'irrespect et de mépris ».

Le Peirasmos personnel, l'épreuve, commençait. A Baltimore, début août 1968, à quelques jours de la publication de l'encyclique, je reçus une invitation par téléphone d'un vicaire tout récemment ordonné, à participer à une réunion de prêtres de Baltimore, au presbytère de la paroisse St. William of York, dans le sud-ouest de la ville, pour discuter de l'encyclique. La réunion était fixée samedi 4 août au soir. Je dis que je m'y rendrai. Au final, un grand nombre de prêtres se retrouvèrent dans le sous-sol du presbytère. Je les connaissais tous.

Le crépuscule était limpide, l'air chaud et humide. Le local était exigu. Nous étions assis sur des rangées de bancs et de chaises et un curé diocésain, s'occupant d'un quartier défavorisé et bien connu pour son travail sur la liturgie et les relations interraciales, présidait la séance. Pour diriger la réunion, il était assisté de plusieurs prêtres sulpiciens du séminaire de St. Mary de Baltimore. Je ne me souviens plus de leur nombre exact.

Ce que j'espérais de cette réunion se révéla infondé. J'avais espéré que nous avions été convoqués pour recevoir un exemplaire de l'encyclique et en discuter. Je m'étais trompé. Cela n'advint pas. Après un mot de bienvenu et une présentation des personnes qui dirigeraient la séance, le curé en arriva au fait. Il attendait de chacun de nous que nous avalisions la "Déclaration de Protestation" de Washington. Passant alternativement de la passion à l'humour, il nous en expliqua les raisons. Elles allaient du maintien de la crédibilité de l'Église chez les laïcs, à la nécessité d'autoriser une "souplesse" chez les couples mariés pour ce qui est de la formation de leurs consciences à l'utilisation de contraceptifs artificiels. Avant notre arrivée, ceux qui nous avaient rassemblés avaient décidé que le rejet par les prêtres de Baltimore de l'encyclique papale serait publié dès le lendemain matin dans The Baltimore Sun, un des quotidiens de la ville.

La déclaration de Washington fut lue à haute voix. Puis celui qui présidait demanda à chacun de donner son accord pour que son nom y figure comme signataire. Il n'y eut aucun temps d'accordé pour discuter, réfléchir ou prier. Chaque prêtre fut prié de donner individuellement et verbalement son "oui" ou son "non".

Il m'était impossible de signer cela. Ma précédente lettre au cardinal Shehan me revint à l'esprit. Je demeurais convaincu de la vérité de mon jugement et de mes conclusions. Remarquant que mon siège était le dernier dans ce sous-sol bondé, j'écoutais la réponse de chaque prêtre espérant quelque soutien. Il n'y en eut aucun. Tous les prêtres furent d'accord pour signer. Il n'y eut aucune abstention. Quand mon tour arriva à la toute fin, je me sentais isolé. Le sous-sol était devenu suffocant. La nuit était tombée. La tension emplissait la pièce. Quelque chose d'historique était en train de se dérouler. Il devint clair que la stratégie des dirigeants de cette séance avait été soigneusement élaborée et préméditée. Tout se déroulait sans anicroche. Leurs talents rhétoriques avaient obtenu l'effet escompté. Ils avaient soigneusement planifié la manière d'exercer ce qui n'était qu'une coercition émotionnelle et intellectuelle. Ce type de violence recourant à la manipulation patente était quelque chose de nouveau dans le presbyterium de Baltimore.

La réaction de celui qui présidait la séance à mon refus était prévisible et fut affreuse. L'ensemble du processus s'était transformé en un combat éreintant, une terrible épreuve, un Peirasmos. Le prêtre/président, utilisant des expressions scatologiques qu'il avait apprises lors de son passage dans le corps des Marines pendant la Seconde Guerre Mondiale, réagit avec arrogance à ma décision. Il essaya de me forcer à changer. Il se mit visiblement en colère et devint verbalement injurieux. La violence "fraternelle" sous-jacente devint plus évidente. Il s'interrogea sur mon honnêteté puis la tourna en ridicule. Il railla le risque que je prenais quant à mon "avenir" ecclésiastique, encore que son allusion relevât plutôt de l'anatomie. Les injures continuèrent.

Avec une cohérence surprenante, je finis par être capable d'objecter que l'encyclique du pape méritait la courtoisie d'une lecture. Personne d'entre nous ne l'avait lue. Je poursuivis en disant qu'en fait j'étais d'accord avec l'enseignement du pape et que je l'acceptais d'après ce qui en avait été dit dans les médias. Cette réponse suscita encore plus de quolibets chez celui qui présidait. Chez les autres, le silence régnait. A la fin, constatant que je camperais sur mes positions, l'ancien Marine décida de clore l'affaire et leva la séance. Le groupe dirigeant se mit alors à préparer une déclaration destinée au quotidien du lendemain matin.

La réunion était achevée. Je m'empressai de la quitter, libre mais désemparé. Une fois sorti, les ténèbres me couvrirent. Nous avions tous été l'objet de quelque chose de nouveau dans l'Église, quelque chose d'inattendu. Un curé et plusieurs professeurs de séminaire avaient abusé de la rhétorique pour saper la vérité dans une communauté évangélique. Et quand on les contredisait, ils jouaient le rôle des amis de Job. Leur mépris devint un cauchemar. Au cours de la nuit, il me sembla que la main invisible de Dieu se tendait vers moi pour me toucher le visage.

La contestation de quelques professeurs du séminaire sulpicien ajouta à ma désorientation. C'est dans leur vénérable séminaire de Baltimore que j'avais pour la première fois compris la relation entre la liberté, l'intériorité et l'obéissance. A tous égards ecclésiaux ils auraient dû prendre conscience que le processus qu'ils avaient soutenu ce soir-là outrepassait les "limites d'une contestation licite". Mais ils ne manifestèrent aucune inquiétude sur la gravité de ce moment théologique et pastoral. Ils ne virent rien d'inconvenant dans ce mélange de publicité et de théologie. Ils ne manifestèrent aucun agacement, alors comme plus tard, quant à la nature coercitive de cette réunion d'août. Aucun des autres prêtres présents n'en manifesta. Un seul prêtre diocésain demanda secrètement plus tard au cours de cette nuit que son nom soit retiré avant que la déclaration paraisse dans le journal du matin.

Je me suis longtemps interrogé sur la signification de cet événement. Ce fut un cataclysme auquel il a été difficile de survivre indemne. Les choses ne se clarifièrent que lentement. Plus tard, Henri de Lubac a saisi une partie de sa signification : « Rien n'est plus opposé au témoignage que la vulgarisation. Rien n'est moins propre à l'apostolat que la propagande ». Les intuitions d'Hannah Arendt ont été précieuses quant au dangereux équilibre de la culture occidentale du XXe siècle entre catastrophe inévitable et optimisme imprudent : « Il devrait être possible de découvrir le mécanisme caché par lequel les éléments traditionnels de notre univers politique et culturel ont été dissous en un conglomérat que l'entendement humain ne peut pas identifier, inutilisable à des fins humaines. Céder au pur processus de désintégration est devenu une tentation irrésistible, non seulement parce qu'il suppose la fausse grandeur de la "nécessité historique", mais aussi parce que tout ce qui lui est extérieur a commencé à apparaître dépourvu de vie, exsangue, sans signification et irréel ». Le monde d'en bas qui a toujours cheminé avec les communautés catholiques, et que nos aïeux appelaient gnosticisme, a de nouveau fait surface et tenté d'usurper la vérité de la tradition catholique.

Un souvenir plus précoce, remontant à avril 1968, a contribué à jeter une nouvelle lumière sur ce qui est arrivé en août 1968, parallèlement aux mots du Père de Lubac sur la violence et aux intuitions d'Arendt sur le point de rupture auquel arriva la civilisation occidentale au XXe siècle. Au plus fort des émeutes de 1968 qui suivirent à Baltimore l'assassinat du Dr Martin Luther King Jr., j'avais donné de toute urgence un coup de téléphone à ce même curé de quartier défavorisé qui allait diriger la réunion d'août. Ce fut l'une des nombreuses conversations téléphoniques que j'eus avec des curés de quartiers défavorisés au cours de la nuit qui précéda le Dimanche des Rameaux. A la demande des autorités locales, je demandai si lui-même ou ses fidèles, assiégés qu'ils étaient, avaient besoin de nourriture, d'assistance médicale ou de toute autre aide.

La conversation que j'eus avec lui en cette nuit d'avril fut, et de loin, la plus dramatique. Il me décrivait ce qu'il voyait depuis son presbytère tandis que nous parlions au téléphone. Sa fenêtre le séparait d'un voisinage en train de se détruire. Sa paroisse était devenue un enfer déchaîné. Il commentait : "D'ici je ne vois rien d'autre que des incendies partout. On a mis le feu partout. L'église et le presbytère sont jusqu'à maintenant indemnes ». Il ne voulait ni partir ni être évacué. Sa voix trahissait sa déception et sa peur. On apprit plus tard que les bâtiments de la paroisse n'avaient pas été touchés.

« Tirer au clair » ces deux manifestations de violence prit de nombreux mois et de nombreuses années. De manière non prévisible, les trajectoires des mois d'avril et août 1968 se croisèrent. Mes souvenirs de la violence physique dans la ville en avril 1968 m'aidèrent à qualifier ce qui m'arriva en août de la même année. La contestation ecclésiale peut devenir une sorte de violence spirituelle, tant par sa forme que par son contenu. Une nouvelle et troublante intuition émergea. La violence et la vérité ne se mélangent pas. Quand la violence manifeste, de quelque nature qu'elle soit, s'applique à la vérité, l'ironie qui en résulte est létale.

Que veux-je dire ? Considérez les résultats de ces deux événements. Après le violent week-end des Rameaux de 1968, le dialogue social dans la métropole de Baltimore fut brisé et suspendu. Il fallut s'effacer devant la colère non dissimulée et les récriminations entre Blancs et Noirs. La violence des prêtres lors de la réunion d'août engendra sa propre acrimonie féroce. Les conversations au sein du clergé, quand il y en avait, furent contaminées par la peur. Les suspicions chez les prêtres étaient récurrentes. La peur était partout. Et elle continue. Les prêtres de l'archidiocèse ont perdu quelque chose de cette pleine amitié que les prêtres de Baltimore avaient connue depuis des générations. 1968 est l'année du hiatus dans la communio générationnelle du presbyterium archidiocésain, qui n'a cessé d'être renforcé par son séminaire et sa faculté sulpicienne. La fraternité entre les prêtres a été blessée. La contestation pastorale s'est attaquée au fondement eucharistique de l'Église. Sa signification nuptiale a été niée. Des prêtres ne considéraient plus leurs évêques que comme des marionnettes de Rome.

Quelque chose d'autre est arrivé aux prêtres en cette violente nuit d'août. L'amitié dans l'Église a reçu un coup direct. Jésus, en appelant « amis » ceux qui étaient avec lui, a fait de l'amitié une analogie privilégiée avec l'Église. Cette analogie s'est obscurcie après qu'un grand nombre de prêtres a exprimé sa honte envers ses dirigeants et répudié leur enseignement.

Le cardinal Shehan a déclaré plus tard que le lundi 5 août au matin, il fut « surpris de lire dans le Baltimore Sun que 72 prêtres de la circonscription de Baltimore avaient signé la Déclaration de Protestation ». Ce qu'il qualifia plus tard « d'années de crise », commença pour lui pendant cette chaude et violente soirée d'août 1968.

Mais cette nuit ne fut pas qu'une perte totale. L'épreuve n'était pas prévue et ne fut pas la bienvenue. Ses conséquences déstabilisantes se font encore sentir. La contestation, abusive et coercitive, est devenue une réalité dans l'Église et la soumet à des controverses chroniques, violentes, affaiblissantes et improductives. Mais j'ai vraiment découvert quelque chose de nouveau. Et d'autres aussi avec moi. Quand le moment du témoignage du chrétien est arrivé, aucun chrétien ne peut être contraint s'il s'y refuse. Bien que ce fut pour moi une nouveauté que d'être traité en objet de honte et ridiculisé, je ne suis pas devenu « honteux de l'Évangile » [Rm 1, 16] cette nuit-là et j'ai trouvé « un doux délice en ce qui était juste ». Ce n'était pas une mauvaise leçon. L'obéissance ecclésiale tient la distance.
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Découvrir que le Christ fut le premier à mépriser la honte, fut pour moi déchirant en sa réalité existentielle et providentielle. « [Courons] avec constance l'épreuve qui nous est proposée, fixant nos yeux sur le chef de notre foi, qui la mène à sa perfection, Jésus, qui au lieu de la joie qui lui était proposée, endura une croix, dont il méprisa l'infamie » [He, 12, 1-2]. Paradoxalement, en cette chaude nuit d'août, un nouveau signe se manifesta sur le chemin de la vie à venir, et ce signe se lit ainsi : « [Jésus] apprit de ce qu'il souffrit l'obéissance » [He, 4, 8].

La violence de la désobéissance initiale n'était que le prélude à une violence à venir et encore plus envahissante. Des prêtres pleurèrent lors de réunions sur la manipulation de leurs frères. Le mépris de la vérité, qu'il soit agressif ou passif, est devenu d'usage dans la vie de l'Église. Des prêtres, des théologiens et des laïcs contestataires ont poursuivi leurs techniques coercitives. Dès le début la presse les a utilisés pour poursuivre son propre programme sinueux.

Tout cela a conduit à une dernière découverte. Le discernement est un aspect essentiel du ministère épiscopal. Avec la grâce de « l'Esprit qui gouverne », les talents de discernement d'un évêque devraient mûrir. L'attention épiscopale devrait se concentrer sur la cassure/rupture amorcée par Jésus et décrite par saint Paul dans sa réponse aux contestataires corinthiens : « Vous cherchez une preuve que le Christ parle en moi, lui qui n'est pas faible à votre égard, mais qui est puissant parmi vous. Certes, il a été crucifié en raison de sa faiblesse, mais il est vivant par la puissance de Dieu. Et nous aussi, nous sommes faibles en lui, bien sûr, mais nous vivrons avec lui, par la puissance de Dieu à votre égard. Examinez-vous vous-mêmes pour voir si vous êtes dans la foi. Éprouvez-vous vous-mêmes » (2 Cor 13, 3-5).

La rupture constituée par la mort violente de Jésus à changé notre compréhension de la nature de Dieu. Sa vie trinitaire est essentiellement se rendre de soi-même et aimer. Par le baptême, chaque disciple de Jésus reçoit l'empreinte de ce filigrane trinitaire. Le Verbe Incarné est venu pour faire la volonté de celui qui l'a envoyé. L'obéissance contemporaine des disciples au successeur de Pierre ne peut pas être séparée de la pauvreté en esprit et de la pureté de cœur façonnées et obtenues par le Verbe sur la Croix.

Quelques mots pour conclure. En 1978, ou aux environs de cette année-là, lors d'une visite épiscopale à sa paroisse, j'eus un déjeuner avec le curé de Baltimore, l'ancien Marine, qui avait dirigé la réunion d'août 1968. Il m'invita dans son presbytère. Il était toujours impressionnant. Notre conversation tourna autour de sa paroisse, cette même paroisse dont il était le pasteur lors des émeutes de 1968. L'atmosphère était aimable. Au cours de ce repas très simple dans sa cuisine, je pris une décision difficile. Puisque nous n'avions jamais discuté depuis de cette nuit d'août, je décidai de commencer à l'en entretenir. Mon rappel fut bref, objectif et, pour autant que les circonstances le permettaient, non menaçant. J'avais espéré quelque éclaircissement venant de lui sur un événement qui était devenu central dans l'expérience de beaucoup de prêtres, à commencer par moi. Alors que mon esprit et mon cœur se remémoraient les événements de cette nuit, lui demeurait silencieux. Son silence se poursuivit. Bien qu'il n'ait rien oublié, il ne fit aucun commentaire. Il ne leva pas même les yeux. Le brasier de son cœur s'était alors beaucoup refroidi.

Rien ne venait. J'abandonnai l'affaire. Aucun dialogue n'avait été possible en 1968 ; il demeurait impossible en 1978. Nous n'avions aucun terrain en commun. Chacun de nous regardait au fond de l'abysse, mais chacun de son côté. L'angoisse et l'anxiété avaient submergé l'espoir éloigné de la réconciliation et de l'amitié. Nous ne revîmes jamais sur le sujet. Il est mort depuis alors qu'il servait une grande paroisse suburbaine. Le dernier choix que j'ai à faire est de me frapper la poitrine et de prier : « Seigneur, souviens-toi du poids secret de notre humaine nullité ».

Les prêtres diocésains ne se sont pas remis des nuits de juillet-août 1968. Nombreux sont ceux dans la vie consacrée qui ont aussi raté l'épreuve évangélique. Depuis janvier 2002 [1], l'abysse s'est réouvert ailleurs. L'ensemble du peuple de Dieu, y compris les enfants et les adolescents, doit désormais scruter l'abysse et découvrir quelles effrayantes bêtes sont tapies au fond. Chacun de nous tremble face à la colère de Dieu, chacun verse des larmes amères pour nos péchés et chacun implore le Père pour qu'il se souvienne dans sa miséricorde de l'obéissance du Christ.

Cardinal James F. Stafford.

Source : Eucharistie Sacrement de la Miséricorde
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